Volturne 3001 : deuxième épisode

Le lendemain, malgré une chaleur accablante, les survivants de l’Aube Radieuse se remettent en marche, déterminés à ne pas mourir dans le désert, et à percer les secrets de Volturne, ce monde étrange, démesuré. De tous, le plus faible est sans aucun doute Curtis Slague, ce lieutenant de l’Etoile de Truane au regard fuyant, au comportement peu conforme à l’éthique militaire, que Rand Al’ Skyborn parvient à garder sous son autorité. Yanguyss, l’exobiologiste yazirien, focalisé sur les possibilités que recèle la planète géante, ne semble pas souffrir des conditions climatiques, pourtant extrêmes. Quant au Vrusk, Ari Stoï, il est accoutumé à conserver, au sens propre comme au figuré, une carapace de froideur analytique. Déjà, sa mission cartographique a pris le pas sur la mésaventure. L’ingénieur dralasite se traîne un peu, vraisemblablement déçu, voire vexé, de n’avoir pu aboutir dans sa tentative d’explorer le fonds du puits.

Après plusieurs heures de marche, le groupe tombe sur le cadavre d’une créature qui ressemble à un gros reptile, de la taille approximative d’un cheval, dotée de deux puissantes pattes arrières. Elle semble avoir été brutalement attaquée par un prédateur et la plaie béante, circulaire, qu’elle a au cou indique que c’est le ver des sables, carnassier croisé la nuit précédente, qui a sans doute pris sa vie. Elle laisse derrière elle deux petits orphelins, courant dans tous les sens et qui se refugient dans le giron de Yanguyss, élu comme « nouvelle mère ». Bick Art suggère que les petits pourraient avoir des qualités nutritives, mais l’exobiologiste ne laissera personne s’attaquer à ceux qu’il surnomme « les petits coureurs ».

Les montagnes, enfin, dévorent l’horizon nord après une longue, très longue, journée de marche. Leurs contreforts, sombres et poreux, rappelent la pierre de lave. Si Volturne est un monde géant, se dit le cartographe vrusk, et considérant que sa gravité n’est pourtant qu’à peine supérieure de celle qui règne à la surface des mondes plus petits de l’Etoile de Truane, c’est peut-être parce qu’il est riche d’une énergie tectonique qui le maintient en mouvement constant, selon un volcanisme complexe, qui n’a pas encore permis de développer tous les métaux lourds.

Les montagnes, surtout, sont habitées.

Là, dans l’ombre portée d’un éperon rocheux, cinq créatures, immenses et pourtant presqu’invisibles, la pigmentation de leur peau s’accordant merveilleusement avec la couleur des roches alentour, observent placidement les explorateurs. Elles ressemblent à des pieuvres minérales, animées d’une pulsation lente, indiscutablement intelligente. La plus sombre d’entre elles s’approche en glissant sur la roche et s’intéresse aux petits « coureurs » de Yanguyss. L’exobiologiste après avoir guetté l’avis de ses compagnons, esquisse un geste de paix. Et la créature répond par le biais d’une communication mentale qui, rapidement, s’ajuste, se précise. Dans l’esprit de Yanguyss, un message se forme, tandis que les petits coureurs passent d’un porteur yazirien à une nouvelle mère, aux tentacules de pierre vivante.

« Vous qui respectez la vie, venez avec nous. Nous partagerons notre eau. Nous sommes les Ul-Mors ».

Un premier contact, sur un monde géant à la lisière de la Fédération des Planètes Unies a un charme inexprimable, et tous décident d’emboiter le pas aux Ul-Mors. Tous ? Pas tout à fait : Curtis Slague laisse éclater méfiance, dégaine son pistolaser, tente d’abattre l’ambassadeur des Ul-Mors. Rand Al’Skyborn s’interpose. Curtis Slague tombe, au pied des montagnes de Volturne, victime de son instabilité, de son incapacité, sans doute, à s’adapter. A moins qu’il n’ait dissimulé autre chose… Son aventure s’arrête ici.

Yanguyss, Bick Art, Ari Stoï, Rand Al’ Skyborn suivent les cinq Ul-Mors et empruntent une voie qui s’enfonce au coeur des montagnes. Désormais, ils en ont le pressentiment, leur aventure sera chtonienne, les éloignera de la surface, leur dévoilant les secrets scellés dans les entrailles de Volturne. Leur guide est Thurad Sable Noir, et parmi les quatre autres Ul-Mors qui accompagnent les compagnons, Arkadia la Rouge, probablement une femme, entre en contact avec l’esprit du cartographe vrusk, exprimant un mélange de curiosité scientifique et peut-être un embryon de désir. L’esprit d’Ari Stoï se laisse porter, la « rencontre » est trop belle pour être refusée. Leurs échanges s’étendront au fil de la descente dans la nuit des cavernes.

La rencontre soudaine avec un humain, sous la surface de Volturne, à l’heure même où nos explorateurs commencent à peine à accepter l’existence d’une espèce intelligente sur Volturne, a de quoi les déstabiliser. D’autant que celui qui se présente sous le nom de Socrates Platoon, n’a vraiment rien d’anodin : petit, extrêmement musclé, le crâne rasé, mais le regard étincelant, comme perçant les profondeurs de la Terre, il se présente comme l’unique survivant de la toute première expédition militaire de l’Etoile de Truane, envoyée sur Volturne, une dizaine d’années auparavant, pour explorer la planète géante. Celle dont, précisément, Ari Stoï et Yanguyss avaient retrouvé la trace dans les banques de données de l’Aube Radieuse.

Le capitaine Rand Al’ Skyborn, naturellement sceptique, demande des explications.

Socrates les fournit plutôt de mauvaise grâce, employant des formules sybillines, des métaphores parfois absconses. L’équipage, réduit, est devenu fou, s’est entretué, affirme-t-il. Socrates, qui était le médecin de bord, s’est réfugié dans les montagnes, a été recueilli par les Ul-Mors, un peuple nomade et pacifique, qui vit en harmonie avec la roche et se déplace le long de vastes réseaux de galeries et de cavernes, occupant ce qu’ils appellent leur espace vital, leur zone d’eau, du moins c’est l’image-concept qu’ils renvoient depuis toujours dans son esprit. Socrates est devenu le médecin, ou plutôt le conseiller, de Kahai des Longues Randonnées, le roi de la tribu Ul-Mors à laquelle appartiennent Thurad et Arkadia.

L’arrivée dans le village enfoui des Ul-Mors est aussi une révélation. Les Ul-Mors sont très nombreux, plusieurs centaines par tribu, et sans doute existe-t-il des milliers des tribus sillonnant les réseaux chtoniens de Volturne, révérant les mêmes dieux, communiquant par coureurs interposés, et échangeant, à chaque rencontre, eaux et images-concepts. La rencontre avec le roi, Kahai des Longues Randonnées, est décisive. Ce dernier apprend au groupe d’aventuriers qu’il y a une zone, profonde, loin, très loin de la surface de la planète, qui est interdite aux Ul-Mors. Une zone « maudite » d’où montent des pulsations répétées, comme des battements de tambour, toujours sur le même rythme :

« toum-toum, toum-toum ».

Les Dieux eux-mêmes ne s’y rendent pas et aucun Ul-Mor envoyé là-bas n’est jamais revenu. Kahai voit dans l’arrivée des explorateurs, comme un signe. Désormais Socrates Platoon, avec leur aide, pourra pousser plus loin ses investigations. Il envoie une image-concept dans l’esprit de Yanguyss, Ari Stoï, Bick Art, et Rand Al’ Skyborn : « votre eau est la nôtre ; notre eau est la vôtre ; partageons aussi nos peurs et nos espoirs : allez découvrir ce qu’il y a là-bas, en cet au-delà de notre espace vital, et rapportez-nous la lumière qui se cache dans les ténèbres ».

Le groupe accepte.

L’expédition sera de toute beauté et de toute hétérogéinété. Deux militaires de l’Etoile de Truane, qui se jaugent et se méfient l’un de l’autre, tout en se respectant comme frères d’armes. Un cartographe sur la carapace duquel une Ul-Mor des plus entreprenantes a jeté son dévolu, prête à le suivre, à le protéger, et peut-être à mourir pour lui, jusque dans les cavernes maudites. Un Dralasite en retrait, taiseux, qui ronge son frein, ou ce qui en tient lieu, en se demandant si les espaces chtoniens de Volturne n’ont pas été creusés par des Anciens Ul-Mors, ou une autre race, qui aurait maîtrisé une technologie avancée. Un Yazirien enfin, fasciné plus qu’il ne saurait l’admettre, par la diversité biologique qui se révèle à lui.

Les débuts de l’expédition souterraine sont timides, lents, presqu’ennuyeux, comme la traversée monotone d’un désert d’ombres, et ce, malgré la présence des Ul-Mors, Thurad Sable Noir, Arkadia la Rouge, et deux guerriers aux gigantesques lames minérales, Fonn-Ar et Athru. Une attaque de chuteurs, sortes d’amibes géantes qui sucent le sang, rompt la monotonie d’un voyage qui prend aussi la forme d’une introspection, chacun mesurant en lui-même les raisons qu’il a d’agir, d’avancer, de partager l’aventure avec les autres. Rand Al’ Skyborn, le vétéran qui a perdu sa fille, pressent, d’une certaine façon, que c’est peut-être sous la surface de ce monde étrange qu’il trouvera son chemin de paix, éventuellement hors de la vie elle-même.

Un éboulement, une émanation de gaz toxique, des spores hallucinogènes, la désertion des deux guerriers Ul-Mors, effrayés par l’approche des confins de leur espace vital : rien de semble devoir émousser la détermination du groupe d’explorateurs : ils iront jusqu’au coeur des ténèbres et ce n’est certainement pas Socrates Platoon qui y renoncera.

« C’est la Nuit qu’il fait bon de croire à la Lumière », répète-t-il à l’envi, comme un mantra.

Survient alors l’Epreuve, la plus étrange, la plus dure et aussi la plus significative des récompenses : la rencontre avec un Magma Conscient. Un être vivant composé de lave et de cristaux qui sans tuer nos compagnons, les marque, et leur rappelle que Volturne, même pour ses enfants, reste à jamais une planète-mystère.

Magma Conscient

Le Yazirien s’envole, pour la première fois depuis le début de l’aventure, profitant des courants ascendants d’air chaud. Mais il ressort de l’épreuve avec un nouveau surnom : « Membrane Brûlée », le baiser du Magma tatoué sur son corps. Le médecin-conseiller du roi des Ul-Mors choisit de traverser, chute dans la lave, et se réfugie, in extremis, sur un cristal. C’est Rand Al’ Skyborn qui envoie à sa rescousse Thurad Sable Noir qui s’était spontanément proposé pour le protéger, lui, le Vétéran. Rand ne cherche pas la mort, mais il est prêt à l’embrasser, il est prêt à s’embraser, ici, pour que vivent les autres. Thurad apprécie cet esprit de sacrifice et en conçoit une admiration pour l’humain, une affinité que, jusque là, aucun Ul-Mor n’avait jamais ressenti. A part, peut-être, Arkadia qui, de son côté, sauve la vie d’Ari Stoï, et, par ricochet, celle de Bick Art. Au final, tous passent de l’autre côté, tous ont été « goûtés » par le Magma Conscient et compris qu’ils avaient affaire à une intelligence radicalement nouvelle, peut-être une espèce. Volturne, décidément, réserve bien des surprises à ceux qui, sous le soleil ardent, ou au fond des cavernes fraîches, entreprennent de cartographier sa complexité.

Que reste-il au-delà de l’incroyable ?

L’inattendu, et surtout, la peur, surgissant du plus profond de la mémoire collective, et qui prend la forme d’un rivage. Nos explorateurs atteignent un rivage, plongé dans la pénombre, face à une mer étale. Devant elle, un Ul-Mor veille depuis la fin de l’éternité. Recroquevillé en position de guetteur, sa peau blanchie, pulvérulente, indique qu’il est mort depuis des années. Que guettait-il ? C’est la question que se posent Thurad et Arkadia. Et soudain, surgissant de la Nuit, un Pirate Fou s’élance, gyrojet au poing, tirant au jugé sur les explorateurs, en déclamant des vers :

« Ohé, la Belle ! Mes Frères t’ont arraisonnée, Et au coeur de Volturne t’ont abandonnée, A flots, sur le Butin, tout le rhum a coulé, Et maintenant, je traîne dans ces oubliettes, Mais, par les Pulsars, que vibre mon gyrojet, avant qu’les ombres ne découvrent ma cachette, Vous mourrez tous ».

Maitrisé, le Pirate n’en dira pas plus. Mais un sondage mental, opéré par Thurad, permet à des images-concepts de surgir du maelstrom de folie d’un esprit dévoré par la Nuit. Quelque part à la surface de Volturne, on survole une vaste zone équatoriale dominée par une sylve luxuriante. Là, entre les frondaisons épaisses d’arbres millénaires, émergent des structures, des habitats, des drônes par dizaines, peut-être militaires, mais plus probablement pirates. Ainsi, ceux qui ont détruit l’Aube Radieuse, et compromis la mission d’exploration de l’Etoile de Truane ont pris pied sur Volturne et sans doute, fondé des bases.

Mais, il y a pire.

Au bout de la plage souterraine, de l’autre côté de l’espace vital des Ul-Mors, la source métallique de la pulsation rémanente est là, qui attend nos explorateurs.

« Toum-toum, toum-toum » dit le sas, rigoureusement hermétique.

C’est incontestablement un vaisseau planétaire, atmosphérique, qui est venu s’échouer là, comme digéré par Volturne elle-même et enkrysté dans la roche la plus profonde. Enfin, le Dralasite sent monter en lui la plus pure des excitations. Car cette technologie qui scelle le sas derrière lequel se cache peut-être l’explication la plus importante, elle n’est ni humaine, ni vruske, ni yazirienne, ni dralasite, bien sûr, et elle ne rappelle aucune des technologies connues dans l’espace de la Fédération des Planètes Unies. Elle est rigoureusement étrangère. Et pourtant étrangement familière, comme surgie des souvenirs d’enfance, des mythes les plus enracinés dans les Quatre Grandes Races qui ont forgé la Fédération. Rand Al’ Skyborn, qui ne craint pas la mort sent le poing glacé de la peur comprimer son coeur. Socrates Platoon, lui, sait désormais le prix qu’il doit payer pour avoir percé les ténèbres.

Car, cette navette impénétrable, cette technologie avancée révèlent leur origine.

Sathar

Le mot sonne comme un couperet, et l’image-concept, froide, létale, cingle l’esprit des Ul-Mors.

Les Sathars, l’ennemi mythique, les Démons d’outre-espace. Présents, sur Volturne.

Désormais, tout a changé.

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