Volturne 3001 : troisième épisode

Le retour au village des Ul-Mors est de courte durée pour nos aventuriers : la découverte d’un vaisseau sathar enfoui qui émet sur une fréquence inconnue, et la présence avérée de pirates à la surface de Volturne, peut-être en grand nombre, et les mêmes, probablement, que ceux qui ont donné l’assaut à l’Aube Radieuse, a de quoi les inquiéter. Il y a tant d’énigmes à résoudre, tant d’urgences auxquelles faire face, que même Kahaï des Longues Randonnées en convient : il faut agir. Quitter les cavernes et rejoindre cette forêt immense, cet avant-poste pirate, que Socrates Platoon ressasse dans ses visions mentales. Le futur de Volturne et, peut-être, de tout l’espace de la Fédération des Planètes Unies, est en train de se jouer, et Rand Al’Skyborn n’a pas l’intention de rester les bras croisés. Le chef des Ul-Mors demande à Thurad Sable Noir et à Arkadia la Rouge d’accompagner Yanguyss, Rand Al’Skyborn, Bick Art, Ari Stoï et Socrates Platoon, jusqu’à la lisière de la plaine d’échardes. Avant le départ, il transmet à Socrates, un dernier avertissement : « Dans la forêt, méfiez-vous des Kurabandas ! »

Lorsqu’ils retrouvent la surface, c’est d’abord la vastitude du ciel nocturne, avec ses myriades d’étoiles scintillantes, qui saisit et émeut nos aventuriers (sans le réaliser, ils s’étaient accoutumés au cocon protecteur des cavernes), et bien vite, Thurad les abandonne. Arkadia, elle, ne quitte pas le giron d’Ari Stoï. La plaine d’échardes est fascinante plus qu’inquiétante : des éclats de verre jonchent le sol de terre, partout. Les arbustes poussent de façon anarchique et c’est la croissance qui fait éclater leur gangue vitrifiée. Arkadia grimpe sur le dos chitineux d’Ari Stoï qui, octopode, progresse facilement. Bick Art s’étend en verticalité, réduit sa surface au sol, et avance de concert.

Au coeur de la nuit, un craquement de verre pilé.

D’immenses pachydermes volturniens, les Rouleurs, tracent leur route vers les compagnons. Tout se serait bien passé si, subitement, un drône pirate n’avait déchiré le calme, d’un faisceau de lumière inquisiteur et d’un bruit de rotor perturbateur. Rand Al’Skyborn, conscient qu’il ne faut pas que le drône révèle la présence du groupe, l’ajuste au fusil laser et l’abat. Mais son crash, tonitruant, déclenche l’ire des Rouleurs qui chargent et blessent Yanguyss, malencontreusement placé sous leur chemin. Le médecin-philosophe de la première expédition, dont la mémoire a été partiellement effacée, le soigne avec ses médikit (au seuil de la date de péremption).

Quand point l’aube sur Volturne, la forêt, immense, révèle toute sa splendeur sauvage à ceux qui l’embrassent du regard. Elle semble avoir existé avant même que les roches primordiales de la planète géante n’aient refroidi, ancestrale et puissante, telle une divinité naturelle qui contemple les compagnons comme des adorateurs venus la servir, ou peut-être, la nourrir. Spontanément, remarque Yanguyss, fasciné, il y a deux mondes superposés : celui des sous-bois, humides et sombres, célant probablement des milliards d’espèces insectoïdes grouillant dans la mousse, la fange et les racines démesurées ; celui de la Canopée, tout là-haut, à plus de cinquante, soixante mètres de hauteur, où, dans les feuillages étroitement entrelacés, règnent, main dans la main, la mort et la beauté à l’état pur.

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Avant que nos compagnons n’aient pu choisir l’un des deux mondes, ils sont attaqués par trois pirates embusqués dans le sous-bois. Arkadia tombe, mortellement frappée, mais Yanguyss parvient à la rejoindre et à la mettre à l’abri, tandis que Rand et Socrates répondent au feu nourri des pirates. Militaires contre mercenaires, l’échauffourrée a une issue incertaine, jusqu’à ce que…

Un hurlement de rage pure, terrifiant, tombe de la Canopée.

Un second le suit, incarnation sonore de la prédation. Les pirates se figent, l’un d’eux lève la tête, suspendant son tir. Et, tels des anges en feu, chatoyants comme une apocalypse de couleurs, une quinzaine de guerriers simiesques, fins et forts, altiers et agiles, tombent du ciel, en dansant autour d’une liane, cimeterre étincelant au poing, avec un rictus de jubilation sauvage sur leurs visages peints. En quelques secondes, les hurlements de douleur des pirates remplacent ceux des guerriers canopéens, et le silence retombe.

Les compagnons, interdits, ne savent plus s’il faut remercier Volturne, ou fuir pour survivre. Socrates Platoon, lui, le regard fou, s’avance d’un pas, brandissant sa machette. Du sous-bois, quelque chose est lancé, rond, humide ; la chose décrit une courbe muette dans l’air matinal, avant de rebondir, rouler et s’arrêter pile aux pieds du médecin-philosophe. La tête tranchée net de l’un des pirates.

« Kurabandas ! »

Ainsi crie Socrates Platoon, en ramassant la tête et en la brandissant vers la forêt, sur une impulsion.

Un guerrier unique émerge de la sylve, tel un dieu vengeur.

Fier, grand, mince, un sourire carnassier planant sur ses lèvres. Il marche vers Socrates, comme un être supérieur qui ne connait pas la peur. Ses cimeterres croisés dans son dos, le regard planté vers son but. Il dégouline de sang, du sommet de son crâne, coiffé du mufle pointu d’un animal inconnu, sacrifié sur l’autel de sa prestance, jusqu’à ses jambes, fines et musclées. Yanguyss, lui, est saisi d’un étrange sentiment : si les assaillants n’ont pas de membrane de vol, ils ressemblent étrangement à des Yaziriens primitifs. Et cette fureur, cette aptitude à la rage qui fait tout à la fois la fierté et la faille civilisationnelle de tout son Peuple. Il y a corrélation. Comment est-ce possible ? Des Yaziriens ont-ils découvert Volturne, il y a des éons ? Ou, existe-t-il dans tout l’univers un principe morphologique unitaire auquel, en tant qu’exobiologiste, il s’est toujours refusé à croire ? Son trouble, manifestement, fait écho à celui, fugace, du guerrier kuranbanda qui, après un bref coup d’oeil intrigué, se concentre sur Socrates Platoon.

« Tu n’es pas un Démon du Ciel, et pourtant tu leur ressembles. Pourquoi ? Que fais-tu ici ? »

Socrates, qui a discrètement enclenché son traducteur pangalactique, répond posément.

« Je ne suis pas un Démon du Ciel et je viens pour les tuer tous ».

Sourire carnassier du kurabanda.

« Tu viens pour rien, alors. Ils sont déjà tous morts ».

« Ceux-là, oui, mais il y en a d’autres ».

« Nous le savons. Ils mourront tous, très bientôt. »

Le guerrier jette un regard vers Arkadia, comme s’il n’avait jamais vu d’Ul-Mor, et surtout, d’être aussi vain et inutile. Son mépris habille chacune de ses syllabes.

« Elle va mourir ici. Elle n’entre pas dans la forêt. »

Yanguyss s’avance, flanqué de Rand Al’Skyborn, sans déclencher la moindre hostilité du guerrier kurabanda qui, manifestement sait qu’il peut les tuer tous d’un geste, sans effort. Socrates Platoon ne cède pas un pouce de terrain, et insiste.

« Elle fait partie des nôtres, je peux la soigner, elle vient avec nous et nous allons traquer les Démons du Ciel ».

Le regard du guerrier étincelle, rélévant un respect naissant pour l’homme qui lui fait face.

« Tu es guerrier ET shaman, alors ».

« Oui, Socrates est mon nom. Quel est le tien ? »

« Ermorada »

Ayant donné son nom, il se détourne. Que les compagnons suivent ou pas, tel n’est pas son souci. Le Kurabanba rentre chez lui et ils ne sont pas nécessairement les bienvenus. Rand Al’Skyborn le comprend : les compagnons ne seront que tolérés et, probablement, menacés à chaque échange de regard, par ce peuple fier, perpétuellement à l’assaut de vie, de la joie, du carnage. Mais, il faut absolument obtenir, sinon leur aide, du moins leurs connaissances du terrain : ils savent, manifestement, comment atteindre l’avant-poste pirate, depuis la Canopée. Ils vont l’attaquer et, quel que soit le nombre des pirates, les Kurabandas ne seront pas de trop, face aux drônes, à la technologie militaire, probablement pillée à l’Etoile de Truane, comme l’a prouvé l’analyse des restes du drône abattu dans la plaine d’échardes par Bick Art. Rand Al’Skyborn, plus que Socrates, le sait bien : il n’y a qu’une stratégie qui mène à la victoire, et c’est l’alliance avec les porteurs de cimeterres, aussi dangereuse soit-elle.

Gagner leur confiance, telle est la clef.

L’ascension vers la Canopée est périlleuse. Epreuve de force physique, elle l’est aussi de détermination morale. Ermorada « joue » avec les compagnons, et, durant leur ascension à la force des bras, les observe, esquisse des menaces, se moque de leurs efforts. Socrates Platoon entre dans le jeu, surenchérit, provoque Ermorada. Eclat d’un cimeterre, liane tranchée, un poids lourd s’écrase vingt mètres plus bas : Arkadia, à l’agonie.

« Elle meurt, elle reste hors la forêt », dit Ermorada, en jubilant.

« Elle vit, elle reste avec nous dans la forêt », répond Socrates, souriant.

Rand Al’Skyborn redescend, harnache Arkadia, et, de l’arborescence, là-haut, Socrates, Bick Art et Ari Stoï, la hissent, la sauvent, la récupèrent. Ermorada ne dit rien, il observe, et soupèse leur capacité de résistance, de survie. Pour l’heure, ils l’amusent encore, ces aventuriers.

Le village des Kurabandas est anarchique, ouvert, expression inattendue d’une liberté totale, sauvage. Ici, la loi n’est pas écrite, elle n’est même pas naturelle. Il n’y a pas d’autre loi que la force pure, la dextérité pure, l’instinct pur. Même le roi, qui n’en porte pas le titre, ni, à dire vrai, les attributs, n’est qu’un vieillard sec dont l’autorité semble entièrement tenir dans sa tenacité, son obstination à narguer la mort. Chaque Kurabanda est un univers dans lequel tout organe, tout muscle, tout élan est un hommage à la force. Socrates aurait pu y trouver son nouveau chemin, mais le roi Auramada ne lui accorde pas sa confiance totale.

« Il y a une ombre en toi, guerrier ».

« Cette ombre te ronge, je ne puis me fier à ce qui est rongé de l’intérieur ».

Une nuit à soixante mètres de haut, sous les étoiles qui scintillent à travers les branchages des arbres géants de Bachanda ne saurait être inoubliable sans l’étrange douceur des femmes de la tribu qui, de leur chaleur, de leur chant, de leurs caresses, offrent aux compagnons, la justification de leurs souffrances, l’effacement de leur désarroi. Là où il n’y a pas d’institutions, il ne saurait y avoir de fautes. Là où il n’y a que la volonté, les étreintes sont des dons. Don de vie, offre de mort. Rand Al’Skyborn les refuse toutes, mais la kurabandienne qui l’avait choisi, comprenant sa peine, se blottit contre lui et chante pour lui, jusqu’à ce qu’il sombre. Le Vétéran ne peut le savoir, mais Juramanu chante toute la nuit, le veillant sans faiblir, le scrutant sans ciller. Et nul n’aurait pu, animal ou guerrier, l’atteindre cette nuit-là. Quant à Bick Art, il découvre qu’être « la créature qui n’a pas de forme », peut aussi être un bel avantage, lorsqu’une kurabandienne déterminée à jouir de la nuit, et délivrée de toute entrave morale, l’encourage d’un regard clair.

Le lendemain, Auramada propose des épreuves, des jeux, pour atteindre l’heure de partir à l’assaut des Démon du Ciel. Yanguyss accepte la course de vitesse contre Ermorada. Membrane Brûlée contre Guerrier Fier. Vol plané contre liane tressée. Et, comme galvanisé, l’exobiologiste Yazirien gagne, largement, avec une aisance noble qui laisse Ermorada sans sourire, et le roi Auramada impressionné. Le Yazirien est accepté, enfin, comme un Kurabanda venu d’ailleurs. Il pourra revenir, rester. De son côté, Socrates Platoon, auquel son amante kurabandienne d’une nuit a offert un arc merveilleux, d’une élasticité et d’une légèreté sans pareilles, gagne le concours de chasse aux Mordax, sorte de libellules géantes au vol de chauve-souris, extrêmement rapides. D’une flèche, divinement décochée sans viser, avec une arrogance folle, il en embroche deux d’un coup et gagne le respect, sinon du roi, du moins des plus jeunes guerriers de la tribu.

Vient enfin le moment du départ. L’expédition punitive est forte de trente guerriers, dont Ermorada, armé jusqu’aux dents. Juste avant qu’ils ne s’élancent, en planeur, ou en marchant, Auramada convoque Rand Al’Skyborn en qui il place toute sa confiance, sur une intuition, un sentiment de royauté partagée, de constance inflexible.

« Mon fils a été fait prisonnier par les Démons du Ciel. Ils le tiennent dans leur demeure de métal, froide et mortelle. Si tu le trouves et s’il ne peut plus être un Kurabanda, tue-le ».

« J’ai perdu un enfant, roi Auramada, je ne puis accéder à ta requête, pour cette raison », répond Rand, froidement.

« Au contraire, guerrier. Précisément pour cette raison, toi seul le peut. »

Rand Al’SKyborn plonge son regard dans celui du vieillard, et le temps se vrille comme les racines des arbres géants de Bachanda.

« S’il n’est plus Kurabanda, il ne reviendra pas. J’en fais le serment ».

Alors que l’expédition canopéenne approche de l’avant-poste pirate, Socrates Platoon se penche et observe, en contrebas, les bâtiments envahis par la mousse, mais protégés par un champ de force qui ionise l’air des sous-bois. Et le médecin lutte contre un étrange sentiment ; comme si, assis au bord du gouffre insondable de sa mémoire déchirée, et contemplant l’abîme, il pleurait sa joie paradoxale d’être bientôt de retour chez lui…

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