Les Princes de l’Apocalypse – Episode 3

A quelques dizaines de pas du plateau où les Chevaliers de Ventplume les avaient laissés on distinguait un sentier étroit qui s’engouffrait au milieu des parois calcaires des collines Sumber. Sculptés par le vent depuis des siècles, leurs flancs en grès étaient devenus une sorte de labyrinthe naturel. Par endroits, les compagnons pouvaient toucher les deux parois au milieu desquelles ils s’avançaient silencieux, conscients que le monastère ne devait plus être très éloigné. Enfin, alors que le chaleur et le vent les harassaient et qu’il devenait impossible de communiquer à cause des sifflement permanents des courants d’air, ils arrivèrent aux abords d’une sorte de clairière où se détachait clairement  la silhouette sombre du monastère de la Pierre sacrée.

Le bâtiment avait été édifié dans un amphithéâtre naturel, en recourant à la pierre des environs, taillée en blocs imposants. Le repaire des sectateurs était surplombé par un toit en briques usées. Ses fenêtres étaient très étroites et les compagnons ne pouvaient pas, à la distance où ils se trouvaient, déceler la moindre trace de vie à l’intérieur de la construction. L’entrée principale était située au niveau d’un grand escalier : deux grandes portes en chêne, renforcées par des barres en acier. Les pas des moines et de leurs visiteurs avaient, par ailleurs, dégagé une sorte de sentier tout autour du monastère.

« Je pense qu’avant d’aller frapper à la porte, ce serait bien de savoir quel sera le comité d’accueil » chuchota Roberto qui se fondit dans les ombres pour  commencer un tour du bâtiment. Ses amis l’attendirent patiemment pendant presqu’une heure. Il revint enfin et leur rapporta des nouvelles encourageantes.
« Côté nord-ouest, il y a une petite porte, c’est peut-être une sorte d’entrée de service. Côté nord-est, j’ai dû faire attention car la végétation s’éloigne du monastère et j’allais me trouver à découvert. Mais j’ai pu voir un muret qui clôture un jardin plutôt grand. On peut y rentrer, le portail est fermé par un cadenas… pas très solide à vue de nez. De manière générale toute la partie est du bâtiment a l’air en piteux état : les murs ne sont pas entretenus et s’écroulent par endroits et les ouvertures des fenêtres ont été obstruées de manière grossière avec des briques. Il y a aussi une petite porte de ce côté-là ».
« Peut-être le plus simple serait de passer par le jardin… Roberto pourrait forcer le cadenas et au moins nous aurions un peu plus de temps pour inspecter les éventuelles allées-venues » songea Dorin.
Jervan sortit de son sac-à-dos sa flasque de brandy et la tendit à ses amis alors que chacun commençait à manger frugalement mais avec appétit.
« Excellent… » dit le prêtre « mais il nous faut malgré tout un élément de surprise… leur attention doit se concentrer ailleurs. Nous ne savons pas s’ils sont nombreux ou pas. D’ailleurs, avec le silence de mort qui règne ici, je ne serais même pas en mesure de dire si ce bâtiment est vraiment occupé ! ».
« Attendons la nuit alors. Elle sera plus propice à notre incursion et les éventuelles lumières nous indiqueront aisément où sont réunis les moines… s’ils sont bien là » proposa Roland.
De son côté Quarion demeurait songeur, préférant manger à peine ou encore inspecter les aiguillons du manticore qui lui avaient été offerts par les Chevaliers de Ventplume.

Les compagnons achevèrent les derniers détails du plan alors que le soleil se couchait. Jervan se présenterait à l’entrée du monastère : en sa qualité de prêtre, il était le seul à pouvoir être admis en ses murs pour la nuit. Que sa requête soit accueillie favorablement ou pas, cela devrait laisser un peu plus de liberté à ses amis pour s’introduire par le portillon du jardin intérieur.
Le plan paraissait simple et efficace. Malgré tout, Quarion préféra entourer tout le groupe d’une sphère de ténèbres qui rendrait leurs déplacements presqu’indétectables. Il ne faisait plus de doute que le monastère était occupé et les moines devaient être assez nombreux à en croire les nombreuses lumières qui étaient apparues ici et là dès la tombée de la nuit.

Jervan salua une dernière fois ses amis avant de sortir à découvert. Marchant d’un pas assuré jusqu’à la porte principale, il ne put s’empêcher de penser que celle-ci paraissait avoir été renforcée pour opposer une formidable résistance à toute tentative d’incursion. Certes, les visiteurs ne devaient pas être nombreux et l’isolement du monastère prônait des précautions. Pourtant…
Il frappa.
Le nain ne dut pas attendre longtemps : un soupirail s’ouvrit et il put apercevoir un masque doré.
« Que désirez-vous ? ».
« Mes chers frères, je suis un prêtre de Marthamor Duin en pèlerinage dans ces montagnes. Je crois m’être égaré au milieu de ce labyrinthe de sentiers qui les traverse… Je sollicite votre hospitalité pour la nuit ».
« Ce monastère est un lieu de clausure et notre abbesse n’autorise aucun visiteur susceptible de troubler nos méditations ».
« Oh, je comprends parfaitement votre inquiétude et voudrais immédiatement vous rassurer. J’entends simplement éviter de devoir dormir à la belle étoile par ce temps… les courants d’air par ici semblent impitoyables et ma vigueur n’est plus celle d’autrefois. De plus, je dois moi-même célébrer les rites de mon culte de sorte que vous n’aurez pas à me réserver une quelconque faveur. Vous savez, je sais me faire tout petit… ».
« C’est impossible. Nous sommes désolés ». Le soupirail se referma brusquement. Jervan comprit qu’insister ne susciterait que plus de soupçons.
« Fort bien ! Je reprends donc mon chemin » lança-t-il d’un ton enjoué. « Que la bénédiction de Marthamor Duin vous accompagne ».
Il feignit se diriger vers la sortie de la vallée, avant de se fondre dans l’obscurité et de rejoindre ses amis. Les ayant retrouvés, il leur rapporta le résultat de sa courte entrevue avec les mystérieux occupants du monastère.

Le portail du jardin découvert par Roberto était en fer forgé et sa serrure étonnamment compliquée : de la facture naine à l’évidence, qui avait résisté sans sourciller à des siècles d’exposition aux éléments.
Ses outils de voleur posés devant lui, le halfelin peinait à l’ouvrir mais enfin un cliquetis familier lui confirma que le mécanisme avait cédé. Il ouvrit donc lentement le portail et fit signe à ses camarades de le suivre.
Ensemble, ils purent tous examiner le jardin qui jusque là était demeuré partiellement caché par les murs de clôture. Il n’était pas bien entretenu, les herbes folles poussaient partout mais l’on pouvait remarquer que quelques efforts avaient été déployés pour maintenir dégagées quelques allées. Il s’agissait peut-être du lieu où allaient méditer les moines pendant la journée. Trois portes étaient visibles : la première au sud-est, la deuxième au sud et la troisième du côté ouest.

La lune projetait une lumière inquiétante sur les sept statues qui avaient été placées dans le jardin. Deux représentaient des gargouilles et les cinq autres des humains, toutes avaient été sculptées avec de saisissants détails. Il s’en dégageait un étrange malaise et Roland ne put éviter de frissonner en les regardant. Il accéléra donc le pas pour se diriger vers l’autre bout du jardin. Dorin, qui fermait la marche, entendit soudainement un mouvement : les gargouilles étaient sorties de leur torpeur pour les attaquer !
Dans la chaleur du combat, le deux créatures étaient de formidables assaillant : leurs griffes acérés mortifiaient leurs chairs et leurs cris stridents les assourdissaient.
« Vite ou alors elles vont ameuter tout le monastère » cria avec une pointe de désespoir Quarion. Pas de temps pour lancer un sort : il résolut de les repousser avec son épée, laquelle s’enfonça avec un bruit sec dans la première gargouille. Jervan, Roland, Roberto et Dorin avaient encerclé la deuxième et tentaient tant bien que mal d’éviter les coups désordonnés du monstre de pierre. Décrivant une parabole parfaite, l’épée de Roland s’enfonça jusqu’à la taille de celui-ci et le fendit en deux. Démembrée, la gargouille continua de se débattre pendant d’interminables secondes avant de demeurer enfin immobile. En l’espace de quelques secondes, il ne restait qu’un tas de poussière rappelant leur adversaire, vite dispersée par la brise nocturne. Le silence régnait à nouveau dans la jardin.

Les compagnons se figèrent. Ils étaient essoufflés et blessés mais tous leurs sens demeuraient en éveil. La confrontation avec ces deux gardiennes issues du plan de la terre avait-elle alerté les moines ? Ils jetèrent des coups d’oeil anxieux vers toutes les ouvertures, scrutant les lumières vacillantes. Apparemment non.
Désormais rassurés, il se résolurent à pénétrer dans le monastère. Trois portes menaient à l’intérieur : laquelle choisir ?
Roberto examina précautionneusement chacune d’entre elles puis revint devant la porte qui se trouvait au sud-est du jardin.
« Quarion, viens voir celle-là… il y a quelque chose qui cloche… ». L’elfe se plaça aux côtes du demi-homme. « Effectivement… » dit-il alors qu’il projetait son esprit pour sonder la serrure « … un verrou de mage. Quelqu’un s’est donné du mal pour que l’on ne rentre pas de ce côté-là ». Se tournant vers Roberto, il ajouta : « C’est un sort puissant. Je ne peux pas le dissiper complètement mais je peux en suspendre les effets pendant quelques minutes, dix tout au plus. Penses-tu que cela suffise ? ». Roberto lui répondit par un simple sourire carnassier avant de sortir ses outils de voleur. Quarion murmura quelques mots et une aura violette entoura la serrure. Le roublard prit immédiatement la relève et quelques minutes après la porte s’ouvrait sur un couloir plongé dans la pénombre.

Au nord, des escaliers rejoignaient un niveau inférieur alors que du côté sud, quelques marches conduisaient à une salle apparemment de grandes dimensions. Ils s’avancèrent dans cette dernière direction, guidés par la lumière tamisée qui en réchappait. Des équipements d’alchimiste étaient posés sur des établis alors que  sur les nombreuses étagères aux murs d’étranges bocaux couverts de poussière se trouvaient entassés. Les fenêtres avaient été condamnées avec des briques et les toiles d’araignées prospéraient dans tous les coins. Un homme à la silhouette frêle était au travail, éclairé par une lumière ardente qui flottait au-dessus de lui. Son front traduisait l’application et la concentration et ses mains parcouraient nerveusement un parchemin qu’il étudiait avec grande attention.
Alors que les compagnons s’avançaient vers lui, ne sachant pas trop à quoi s’en tenir, il se tourna délicatement dans leur direction : « Ssssht ». Son regard était profond, un regard qui paraissait avoir voyagé au delà du temps pour en revenir transformé à jamais.

En scrutant le visage ascétique du sage dont ils venaient de découvrir le repaire, Quarion eut un frisson : l’homme qui se tenait devant eux était une liche ! Le magicien elfe parcourut rapidement les titres des ouvrages qu’il voyait posés ici et là, des ouvrages qui avaient tous pour sujet la philosophie de la magie. Qui était ce praticien des arts magiques qui avait choisi l’état de liche alors que, à l’évidence, il n’éprouvait aucun intérêt pour la recherche de sorts de plus en plus puissants ?
Visiblement bouleversé, Roberto chuchota à ses amis : « Les copains… je ne suis pas très sûr de ce que je vois… mais son visage est célèbre dans cette région… il s’agit de Renwick, Renwick Caradoon, un héros de la Deuxième guerre des Trolls ! Il est connu pour avoir combattu aux côtés de Samular Caradoon, son frère, le fondateur des Chevalier de Samular. Ces Chevaliers ont une forteresse dans les collines Sumber. Il n’y a qu’un petit problème… Samular et Renwick sont morts depuis des siècles ! ».
« Je vous ai déjà dit que je n’étais pas intéressé » dit la liche sans interrompre son travail.
« Maître, nous sommes des aventuriers à la recherche de réponses… » osa Quarion.
Renwick se tourna lentement vers les compagnons et les regarda avec une vague curiosité : « Je ne suis pas votre ennemi. Comme vous pouvez le constater, ce lieu est ma retraite. J’y poursuis mes recherches et je n’aime pas être dérangé ». La liche fixa plus particulièrement Roberto qui caressait nerveusement sa dague. « Et si vous entendez me provoquer, sachez que je m’apprête à remplir cette pièce d’un gaz mortel… ».
« Nous n’entendons pas troubler vos recherches… » poursuivit Quarion.
« Mais vous n’entendez pas partir non plus sans réponses » l’interrompit Renwick avec une pointe d’amusement.
« Soit. J’occupe une partie limitée du complexe de cet ancien monastère, lui-même édifié au-dessus de la célèbre cité de Tyar-Besil. C’était un lieu de retraite idéal, jusqu’à il y a quelques temps… et l’arrivée de ces sectateurs… même si quelqu’un dans ma condition n’a pas nécessairement la même appréciation de l’écoulement des années. Après quelques difficultés de communication, je pense avoir trouvé un arrangement mutuellement avantageux avec les moines du culte de la terre : nous nous ignorons cordialement ».
« Cependant vous ne pouvez ignorer leurs méfaits : pourquoi ne pas les combattre et les repousser hors de ces murs ? » demanda Dorin.
Le regard de Renwick se fit distant, comme s’il rappelait à lui des souvenirs lointains mais encore douloureux. « Tant de personnes ont perdu la vie à cause de moi… je ne veux plus tuer » confessa-t-il enfin.
Jervan écoutait les paroles du magicien sans pouvoir cacher totalement le trouble qui l’envahissait. Depuis qu’il était entré à son service, Marthamor Duin avait dissipé tous ses doutes et lui avait fait le don d’une volonté sans faille ainsi que d’une paix de l’esprit inespérée. Le nain n’avait jamais regretté d’avoir consacré son existence à célébrer la force de la vie selon les préceptes exigeants de son dieu. Ainsi, il aurait dû abhorrer la créature qui se tenait devant lui, être horrifié par ce qu’il savait être une abomination, une insulte faite aux lois de la nature. Et pourtant… pourtant, il ne pouvait s’empêcher de l’admirer. Comment était-ce possible ?
Renwick devina les pensées du prêtre. « Je ressens le combat qui se déroule dans votre coeur. Ma condition est une énigme pour vous… elle est pour moi une bénédiction et un fardeau… mais il reste encore tant à faire » dit-il avec une pointe de lassitude. Il ouvrit un tiroir et en sortit une amulette représentant deux mains caressant un astre et la tendit au nain. « Tenez, elle vous protégera ».
Jervan baissa le regard, gêné. « Je prierai pour votre frère, je lui parlerai si vous le souhaitez ».
« Je vous en sais gré. Dites à Samular que je serai à ses côtés. Bientôt ».
Quarion ne put s’empêcher d’éprouver un grand respect pour cet homme auquel le destin avait confié une longue et tragique quête.
Après quelques minutes de silence, les compagnons prirent congé et commencèrent à se réorganiser : l’exploration du monastère de la Pierre Sacrée ne venait que de commencer.

A l’affût de tout mouvement, ils sortirent par la porte située dans le mur sud du laboratoire de Renwick Caradoon mais ils durent précipitamment revenir sur leurs pas : deux moines se trouvaient dans le couloir ! Se réfugiant à nouveau dans le laboratoire, ils ne purent s’empêcher de remarquer que si les deux moines qui avaient failli les découvrir portaient tous deux le masque en airain déjà aperçu par Jervan, celui de gauche ne comportait pas d’ouverture pour les yeux.
Toujours blottis derrière la porte du laboratoire, ils entendirent une voix féminine, tranchante comme l’acier, donner quelques instructions à l’autre moine qui repartit rapidement. Le deuxième entra seul dans la salle se trouvant au bout du couloir. Il devait s’agir d’une sorte de salle d’entraînement à en croire divers sons étouffés.
Les compagnons décidèrent de changer de stratégie. « Si comme je le crois, nous venons d’apercevoir l’un des dirigeants de ce monastère, il faut que nous en apprenions un peu plus » dit Quarion. Il commença à prononcer une incantation : au fur et à mesure de ses paroles, ses membres commencèrent à disparaître jusqu’à ce qu’il fût devenu complètement invisible.
Ses amis avaient compris ses intentions. Aussi, ils se dissimulèrent de chaque côté du couloir, prêts à lui venir en aide en cas de besoin.
Mais heureusement la chance sourit à l’elfe qui put, à l’occasion de l’arrivée de deux nouveaux visiteurs, pénétrer sans encombre dans la salle d’entraînement.

Des matelas grossiers avaient été disposés sur le sol de cette grande pièce et des armes étaient entreposés le long de ses murs. Un symbole en forme de triangle avait été gravé au milieu des bâtons et des perches.
« Abbesse Hellenrae, nous avons péché et venons requérir votre absolution ». Ces propos avaient prononcés par deux voix masculines.
« L’absolution ne peut être obtenue que par ceux dont l’âme est repentie et en paix avec la terre. Méditez et abandonnez-vous à la terre qui vous a enfantés » répliqua une voix féminine provenant du masque aveugle. Avec une vitesse foudroyante, ses poings s’abattirent sur la gorge des deux hommes qui en eurent le souffle coupé et tombèrent à genoux.
« Malgré mon secours, je perçois encore votre trouble. Cessez de fuir car la fuite est vaine devant la terre et la couardise toujours châtiée ».
Les coups de l’abbesse reprirent, semblant décrire une sorte de danse dont la géométrie sadique s’attardait sur les organes les plus vulnérables des deux hommes. Hellenrae paraissait infatigable, ne s’interrompant jamais plus que quelques instants pour reprendre son souffle : ses deux victimes étaient désormais au bord de l’évanouissement.
Brusquement, l’abbesse cessa ses coups. Respirant à fond, elle commença à sonder la pièce, se concentrant sur l’endroit où Quarion était caché.
Pris de désespoir, le jeune elfe empoigna sa lança et visa le coeur de l’abbesse. Pendant un instant qui parut durer une éternité son arme se dirigea vers elle, avant qu’avec un geste fluide Hellenrae ne la rattrape et la pointe dans la propre direction du magicien.
« Il semblerait que nous ayons des invités, des invités qui ignorent les bonnes manières ! ».
Les compagnons qui étaient demeurés hors de la salle d’entraînement avaient tout entendu : ils ouvrirent précipitamment la porte et se jetèrent dans la mêlée pour venir au secours de leur ami.
Soulagé, Quarion concentra son attention sur l’abbesse. Les échanges étaient furieux mais aucun des deux combattants ne laissait transparaître ses émotions. Pendant ce temps-là, Dorin et Roland tentaient de tromper la vigilance de deux moines et Roberto rendait la vie difficile aux derniers adversaires.
Jervan demeurait en retrait et invoquait silencieusement son dieu. D’un coup, il fut pris d’euphorie : l’énergie de Marthamor Duin traversait son corps. Un trait lumineux se dirigea vers l’abbesse et vint la paralyser.
Roland saisit immédiatement cette opportunité et avant que Hellenrae n’ait pu retrouver l’usage de ses membres, il décocha une flèche qui s’enfonça dans sa gorge. Terrassée, l’abbesse s’affaissa lentement, laissant tomber à terre son masque qui révéla un visage d’une beauté irréelle.
A sa vue, les moines qui combattaient encore se prosternèrent.
Cependant Roberto ne leur laissa pas le temps de plaider leur cause : d’un geste vif et chirurgical, il mit fin à leurs jours. Il se tourna alors vers le corps sans vie de l’abbesse. Mais avant qu’il n’eut pu procéder à son macabre rituel, Roland lui fit signe de s’éloigner. Le halfelin n’osa pas insister et alla défouler sa colère sur la dépouille de l’un des moines. « Ils veulent nous effrayer avec leurs masques ? Eh bien nous allons voir ce qu’ils vont dire de ça ! » dit-il en exhibant fièrement sa tête.
De son côté, Roland était agenouillé aux côtés d’Hellenrae. Avec un regard admiratif, il se recueillit en fixant ses yeux sans vie avant de baisser délicatement ses paupières. Il saisit alors une mèche de ses cheveux et la porta à ses lèvres dans un geste empreint de tristesse et de respect. Qu’est-ce qui avait pu endurcir à un tel point une femme si exceptionnelle ? Cette interrogation demeurerait sans réponse. L’ardeur de la bataille l’avait emportée à jamais.
Les autres compagnons prirent les habits et les masques des moines pour pouvoir circuler dans le monastère sans risquer d’être immédiatement identifiés.
Jervan, lui, méditait dans son coeur tout en adressant un remerciement à Marthamor Duin.

Partiellement déguisés, les compagnons sortirent de la salle d’entraînement et se dirigèrent rapidement vers la pièce d’où ils avaient vu venir Hellenrae. La porte n’était pas fermée à clef et ils purent s’y introduire sans éveiller les soupçons. Il s’agissait bien de la chambre de l’abbesse, une large pièce qui contenait une table en bois massif et quatre chaises, un petit bureau ainsi que diverses tapisseries  tendues sur les murs. Un grabat était disposé le long du mur ouest avec à ses pieds un grand coffre en bois. Au nord, une fenêtre surplombait le petit jardin par lequel les compagnons étaient arrivés. Au sud, le mur était nu, à l’exception d’un crochet auquel était accrochée une petite clef que Quarion prit immédiatement.
La serrure du coffre ne résista pas longtemps aux attentions de Roberto révélant la trésorerie du monastère : des centaines de pièces d’argent mais aussi de nombreuses pièces de platine et même quelques pierres précieuses. Le roublard fit un rapide tri et emporta le tout.
Une autre tenue de moine était posée nonchalamment dans la pièce : sa présence n’avait pas échappé à Dorin.
« J’en ai assez de devoir vous suivre ! Nous allons nous aussi nous déguiser ! ». Roland, Jervan et Quarion suivirent du regard, incrédules, le nain qui s’approcha de Roberto et le somma de monter sur ses épaules. Tous deux purent ainsi se passer la robe qu’ils venaient de trouver : si la démarche des deux petits hommes était parfois hésitante, leurs amis durent se résoudre à saluer leur ruse.

Rassuré, Roberto attrapa la tête du moine qu’il avait sectionnée dans la salle d’entraînement et demanda à Dorin de se diriger vers la pièce qui se trouvait en face de la chambre de l’abbesse. Insensible aux mises en garde de ses amis, il frappa donc avec cette tête à la porte qui s’ouvrit immédiatement. Au milieu des tuyaux en cuivre qui couraient le long des murs, des alambics avaient été installés et des tonneaux étaient entreposés de manière désordonnée. Avant que le moine qui venait de leur ouvrir ne donne l’alerte, le nain et le halfelin le repoussèrent à l’intérieur. Mais rejoint par un autre sectateur, celui-ci reprit rapidement ses esprits et attaqua les deux amis qui roulèrent par terre.
L’espace était exigu et ni Dorin ni Roberto ne pouvaient porter leurs coups sans être gênés par les marmites bouillonnantes et les flacons que les deux moines présents étaient visiblement chargés d’entretenir sans cesse.
Dorin parvint enfin à déséquilibrer l’un de ses adversaires qui tomba dans un foyer après s’être aspergé du liquide qui était en cours de distillation. Sa plainte ne dura que quelques instants, cédant la place rapidement à une odeur révoltante de chair grillée. Roberto de son côté évita de justesse deux coups qui auraient pu être fatals avant de planter sa dague dans la gorge du dernier moine debout avec une satisfaction non dissimulée.

Essoufflés, les deux amis s’allongèrent un instant.
« Je résiste à tout sauf à la tentation ! » plaisanta Roberto avant de goûter le breuvage contenu dans un grand tonneau en chêne.
« Un brandy au goût plus acre que le derrière d’un ankheg ! » cracha Dorin après avoir bu à son tour.
« Laisse-moi vérifier une chose » dit Roberto en enflammant quelques gouttes du même liquide qu’il venait de projeter par terre.
« Un brandy sans grande qualité gustative certes, mais qui brûle comme une étoile ! » constata Roberto avec la délectation d’un véritable pyromane.

Roland, Jervan et Quarion les attendaient. Tous ensemble, ils se dirigèrent vers la rampe d’escaliers qui, à quelques pas de la distillerie, s’enfonçait dans les profondeurs. De grands seaux avaient été entreposés à proximité, destinés probablement à assurer l’approvisionnement en eau du monastère.
« Si c’est par là que se trouve le puits qui alimente le bâtiment, il y a de fortes chances qu’il y ait beaucoup de passage. Evitons » dit Quarion.
Ils préférèrent donc aller jusqu’à la double porte qui se trouvait un peu plus loin, au sud. Après l’avoir ouverte, ils découvrirent un long et étroit couloir pavé de grès rouge. Du côté nord devait se trouver la chapelle principale du bâtiment, fermée par des deux portes en airain ornées du symbole de la terre. Les compagnons remarquèrent aussi immédiatement les issues vers la cour aux extrémités est et ouest du couloir ainsi que les petites fenêtres ajourant le mur sud. Des statues de gargouilles avaient été placées à cet endroit, ce qui ne manqua pas de les faire frissonner, encore échaudés par la désagréable rencontre qu’ils avaient faite dans les jardins du monastère.

« Nous sommes tous déguisés… tentons le tout pour le tout ! » chuchota Dorin. Quarion se passa le masque d’Hellenrae et tous se dirigèrent donc d’un pas assuré vers les portes de la chapelle, suivis silencieusement par le regard troublant des gargouilles dont les têtes pivotèrent sans bruit. Tout semblait se dérouler à merveille jusqu’au moment où Roland remarqua avec effroi que sous sa tunique, son épée était en train de glisser. Mais il put, au dernier instant, l’arrêter avant qu’elle ne tombe au sol et ce sans éveiller les soupçons des gardiens de pierre. Les portes sculptées s’ouvrirent sans bruit malgré leur poids considérable et les compagnons pénétrèrent enfin dans la chapelle.

Quatre larges colonnes de roche naturelles dominaient le lieu consacré au culte élémentaire de la terre. Une série de larges marches descendait vers l’obscurité au centre de la pièce, devant un autel en pierre de taille. De petites portes se trouvaient tant à l’est qu’à l’ouest et les premières lueurs du jour filtraient à travers deux fenêtres étroites au nord. Au-dessus de l’autel, un symbole en forme de triangle avait été sculpté dans les lourds blocs de pierre du mur.
Un prêtre était en pleine cérémonie et ses prières résonnaient comme des plaintes, alors que deux moines demeuraient totalement impassibles à ses côtés.
Fort de sa carrure très proche de celle d’Hellenrae et avec tous ses sens en éveil, Quarion se dirigea d’un pas assuré vers l’escalier central et commença à en descendre les marches suivi de ses amis.
L’abbesse devait avoir l’habitude de visiter le niveau inférieur car ils ne furent pas inquiétés.

Après une vingtaine de marches ils arrivèrent dans une salle faiblement éclairée dont le sol était en terre rouge. Un colonne en pierre naturelle se trouvait au milieu de la pièce, et une paroi faite de barreaux d’acier alignés avait été érigée dans la partie ouest. Les compagnons ne purent observer la porte qui se trouvait derrière ces barres qu’un instant : une créature monstrueuse ressemblant à une sorte de singe géant croisé avec un scarabée se rua vers eux et commença à abattre des coups furieux contre le métal qui le retenait prisonnier. Ses mandibules étaient immenses mais seulement deux de ses quatre yeux brillaient encore dans l’obscurité. Ses griffes naturelles avaient été amputées et remplacées par des lames en bronze affutées comme des rasoirs. Mais même ainsi mutilée, la bête paraissait capable de les terrasser tous.

Pour éviter une confrontation qui risquait d’être fatale, Jervan proposa de recourir à son don de clairvoyance pour sonder ce qui se trouvait derrière les deux issues. A l’est, il put voir un couloir vide assez long. A l’ouest sa vision fut rapidement limitée par un mur en pierre. Les compagnons décidèrent donc d’ouvrir la porte située à l’est qui effectivement s’ouvrait sur un couloir d’environ 40 pas. A son extrémité se trouvait une autre porte en airain que les compagnons ouvrirent après avoir déployé quelques efforts : elle devait être demeurée close depuis des siècles. Ils se retrouvèrent alors dans une crypte dont le plafond était constitué de voutes. Des dizaines de vieux squelettes se trouvaient allongés dans des niches le long des murs, portant encore les restes des vêtements qui les couvraient lors de leur voyage vers leur dernière demeure. En les examinant de plus près, Jervan constata qu’il devait s’agir des dépouilles de prêtres et de moines car certains avaient encore sur eux leurs symboles sacrés.
Mais alors qu’ils s’apprêtaient à se diriger vers l’issue qui se trouvait au sud, les compagnons virent avec horreur six cadavres se lever et se diriger vers eux d’un pas traînant. Mais Renwick avait respecté la parole donnée : les gardiens de la crypte ne les attaquèrent pas.
Les compagnons ouvrirent donc la porte qui se trouvait au milieu du mur sud de la crypte et s’engagèrent dans le dédale de tunnels.

Ils venaient de pénétrer dans une mine. Les couloirs avaient été renforcés au moyen de poutres en bois et l’air était à peine respirable en raison des champignons qui proliféraient là où de l’eau suintait régulièrement.
Alors qu’ils continuaient leur exploration, ils crurent entendre le son de plus en plus proche d’outils utilisés pour creuser la roche. Après quelques détours, ils découvrirent trois hommes et une femme enchaînés qui redoublèrent d’ardeur à leur vue. Ce ne fut que lorsque les cinq amis eurent retiré leurs masques que les prisonniers fondirent en larmes.
« De grâce, libérez-nous ! Nous ne voulons pas mourir ici ou être jetés en pâture à la bête que les moines de la terre gardent pour leurs abominables rituels ! ».
Saisis de pitié devant leurs visages émaciés, les compagnons n’hésitèrent pas un seul instant. Roland trancha d’un coup sec de son épée la longue chaîne qui les entravait. « Pouvez-vous marcher ? »
« Oui nous le pouvons, mais avant de partir nous devons aller sauver les autres ! ».
« Il y a d’autres prisonniers ? » s’enquit Quarion.
« Oui, nous sommes nombreux, enfin, jamais assez nombreux les moines de la terre. Beaucoup ne résistent pas aux conditions de travail de cette mine et quand ils s’effondrent épuisés, les moines n’hésitent pas à jeter leurs cadavres avec dédain… avant de les remplacer… car le labeur ici ne doit jamais s’arrêter ».
« Où sont-ils, vos camarades d’infortune ? » demanda Dorin.
« Dans les quartiers sud… mais pour les rejoindre nous devrons passer par la salle du puits. Elle est gardée ».

Il fallait encore une fois faire preuve d’astuce. Les compagnons décidèrent donc de continuer de se faire passer pour des membres du culte aux ordres d’Hellenrae. Ils frappèrent donc à la porte de la salle du puits et entrèrent sans attendre qu’on leur réponde. Quarion, portant toujours les vêtements de l’abbesse, guidait le groupe.
Le puits se trouvait dans un coin de la pièce et un mécanisme d’extraction d’eau avait été installé au-dessus de lui. Trois orogs et un ogre se prélassaient dans leurs couchettes mais ils se levèrent immédiatement en reconnaissant le masque de l’abbesse.
L’ogre demanda avec une voix idiote : « Le signe de passage ! » avant que l’un des orogs, leur chef ne l’arrête en lui enfonçant sans ménagement son coude dans les côtes.
« Abbesse Hellenrae, excusez l’excès de zèle de cet abruti » dit-il tout en lançant un regard noir à l’ogre.
Quarion opina simplement du chef et la réaction de l’elfe parut convaincre les gardes qui le laissèrent passer sans difficulté, suivi des autres compagnons déguisés.

A la fin du tunnel indiqué par les prisonnier, trois cellules avaient été creusées dans la roche, condamnées par des barreaux solidement attachés. A l’intérieur, de nombreux prisonniers étaient entassés, les uns sur des paillasses, les autres à même le sol. Epuisés et affamés, il ne réagirent qu’en voyant les compagnons retirer leur masques. Ils étaient un peu moins d’une vingtaine : des paysans, des cochers, des marchands, tous enlevés par les ignobles sectateurs. Il y avait aussi un nain, ce qui attira immédiatement l’attention de Dorin et Jervan.
« De grâce, sauvez-nous ! Nous ne tiendrons pas une semaine de plus dans cet enfer » cria une femme en larmes.
« Comment vous êtes-vous retrouvés prisonniers ici ? » dit Dorin.
Puisant dans ses dernières forces, le nain s’avança : « Je suis Bruldenthar. Je faisais partie d’une délégation partie de la ville de Mirabar. Les sectateurs nous ont tendu une embuscade au sud de Beliard puis nous ont transportés ici par divers moyens, en descendant la rivière Dessarin d’abord, et caché dans des caravanes ensuite. Si vous interrogez les autres esclaves, leurs récits ne seront pas très différents du mien, hélas. Mais mes péripéties ne se sont pas arrêtées là : nous avons été attaqués par des hommes chevauchant des montures ailées quelque part au milieu des collines Sumber. C’est la dernière fois que j’ai vu le chef de notre délégation, Deseyna Norvael. Après cette attaque j’ai été conduit ici avec les autres prisonniers. Je sais que deux autres nains de la délégation de Mirabar sont encore en vie, Rhundorth et Teresiel. Ils ont été conduits quelque part dans les profondeurs de ce complexe. J’ignore cependant le sort qui leur a été réservé ».
Jervan décrivit au sage les montures des chevaliers de Ventplume : leur description correspondait en tout point à celles des assaillants mentionnés par Bruldenthar.
« Nous aurions dû nous douter que l’accueil de nos nouveaux amis visait à éloigner notre curiosité de leurs propres activités » conclut Roland.
« Si ce qui se passe ici est lié au culte de la terre, il y a fort à parier que les Chevaliers de Ventplume aient des liens avec un culte de l’air » commenta Quarion avant d’examiner la serrure des cellules. « Avec un peu de chance… » murmura-t-il en sortant  la clef qu’il avait trouvée dans la chambre d’Hellenrae. Malheureusement, ses quelques tentatives demeurèrent toutes infructueuses.

Roberto sortit alors ses outils de voleur mais sans succès : les serrures continuèrent de résister.
« Parfois il ne faut pas trop faire dans la finesse » dit en souriant Roland. Remarquant dans le mur un mécanisme qui paraissait commander l’ouverture de toutes les cellules, le jeune guerrier commença à pousser de toutes ses forces, rapidement rejoint par ses amis. Pendant de longues minutes le mécanisme sembla résister imperturbablement à toutes leurs efforts, puis, enfin, un léger bruit de métal se fit entendre. Les portes des trois cellules s’ouvrirent brusquement.
Les prisonniers commencèrent à sortir, revigorés par la force de l’espoir. Seul Brundelthar demeura à l’arrière, trop épuisé pour avancer. « Je n’y arriverai pas, laissez-moi ici et sauvez les autres » dit-il faiblement.
« Aujourd’hui, tout le monde est sauvé ! » le reprit Quarion avant d’imposer sur lui ses mains. Un flot d’énergie l’envahit et traversa le corps du nain blessé.
Les compagnons commencèrent donc à explorer les tunnels les plus proches accompagnés de tous les prisonniers. Ils avançaient très lentement, écoutant attentivement tous les bruits, craignant à chaque instant que la disparition des esclaves n’ait été remarquée par les sectateurs.
A chaque croisement, Jervan promenait nerveusement ses mains, sondant la roche vive. Après plus d’une heure, il s’arrêta : « Dans cette direction ! Vite ! » dit-il tout en accélérant le pas. Ils arrivèrent au niveau d’une section partiellement effondrée.
« Il faut dégager ce passage ! ». Tout le monde se mit à la tâche. Les sens du prêtre nain n’avaient pas été trompés : le tunnel dégagé conduisait bien à la surface. Les prisonniers n’étaient plus qu’à quelques pas de la liberté mais Jervan les mit en garde : « Ne vous retournez pas ! ». Le sage Brundelthar regarda une dernière fois ses sauveurs et les remercia silencieusement avant de s’engager dans le passage.

Les compagnons se remirent rapidement en marche : tôt ou tard la disparition des prisonniers serait remarquée par leurs ravisseurs. Il fallait continuer d’avancer. Toujours guidés par Jervan, ils reprirent donc leur exploration des tunnels même si au fur et à mesure de leur avancée, la fatigue devenait de plus en plus insoutenable et l’air difficile à respirer.

Soudainement, un cri strident les fit sursauter : une tentacule démesurée s’abattit sur leur têtes, rejointe rapidement par deux autres. Dans la pénombre ils ne pouvaient apercevoir que par moments le corps du monstre, lequel profitait de l’obscurité régnant au-dessus d’eux pour se déplacer rapidement et les attaquer sans relâche.
« Un grick ! » cria Dorin avant d’être mis à terre par un nouvel assaut du monstre errant. La plupart de leurs attaques étaient inefficaces contre la texture squameuse de sa peau et le désespoir commençait à gagner les compagnons.
Jervan sortit alors la dague qu’il avait découverte près de la salle des pierres mouvantes à Rougemélèze. « Reszur ! » cria-t-il avant de la lancer de toutes ses forces là où devait se trouver la tête du monstre. Son intuition ne le trahit pas : la dague s’enfonça profondément dans le bec du grick. La créature cria pour la première fois de douleur, redécouvrant une sensation qu’elle avait oubliée au cours des siècles passés dans les entrailles du monastère.
Dans un accès de rage, le grick saisit Dorin et commença à broyer lentement ses os avant de le rejeter à terre, inerme. Le guerrier nain ne dut son salut qu’à la réaction immédiate de Jervan qui lui dispensa les premiers soins pendant que Quarion et Roland retenaient l’attention du monstre.
Roberto tenta alors d’enfoncer sa dague dans le corps du grick mais perdit la prise  sur son arme qui lui entailla la cuisse. Il se mit à saigner abondamment. Recouvrant l’usage de son bec, le grick saisit l’infortuné halfelin et déchiqueta furieusement ses membres. Lorsque la bête en eût fini avec lui, son corps retomba mollement. Spectateurs impuissants, les compagnons virent la dernière étincelle de vie quitter les yeux de leur ami.
Là encore Jervan n’hésita pas un seul instant. Faisant signe aux autres pour qu’ils organisent une diversion, il s’agenouilla à côté du demi-homme et commença sa prière. « Marthamor Duin, tu sais que je t’ai toujours servi fidèlement. Ne laisse pas cette mortelle étreinte retenir son âme prisonnière ! ». Mais le corps de Roberto, horriblement pâle, demeura immobile.
« Marthamor Duin, je jure de ne plus l’abandonner et de le conduire vers toi… » dit le nain, son ton devenant de plus en plus désespéré.
Un miracle s’opéra alors : les yeux de l’halfelin s’ouvrirent lentement et il fixa interloqué le nain dont les regards étaient brouillé par les larmes.
Mais derrière eux Roland ne put parer les derniers coups du grick : frappé de plein fouet par le monstre, le brave guerrier cracha du sang avec un gargouillis macabre. Quarion et Dorin s’interposèrent alors, conscients que leur ami ne survivrait pas à un deuxième assaut.
Jervan regarda autour de lui, à la recherche de sa dague magique. Le monstre devait avoir compris les intentions du nain car il mit toutes ses forces dans une nouvelle attaque. Mais voyant celui à qui il devait la vie en danger, Roberto s’élança en direction de la gueule du grick et se laissa engloutir par lui avant de commencer à le taillader de l’intérieur.
Le monstre s’effondra enfin, libérant le roublard.

Après avoir repris leur souffle, les compagnons s’avancèrent jusque devant un portail fermé par une lourde chaîne et un verrou. Derrière ce portail, un immense escalier descendait vers une destination inconnue. Sa facture était inimitable : il s’agissait d’un exemple magnifique d’architecture naine.
En trébuchant, Quarion s’avança jusqu’au verrou et présenta la clef d’Hellenrae. Le verrou s’ouvrit cette fois sans bruit.
Les compagnons décidèrent de s’installer après la première rampe de marches, non sans avoir pris la précaution de condamner le portail derrière eux.
Ils ne parlaient pas, se limitant à échanger des regards et à méditer silencieusement les événements de la journée. Deux d’entre eux avaient failli mourir ce jour-là et cette pansée les accablait.

De son côté, Jervan songeait à sa troublante rencontre avec Renwick Caradoon tout en caressant l’amulette que la liche lui avait offerte. Il ne pouvait éviter de constater que depuis qu’il la portait, il avait survécu à tous les combats sans jamais répandre une seule goutte de son sang. « Mon dieu, y a-t-il un sens à tout cela ? Veux-tu me mettre à l’épreuve ? Tout semblait si simple depuis que j’avais abandonné ma vie de pécheur… ».
Roland graissait la lame de son épée et scrutait chaque coin de l’escalier immense où ils se trouvaient. Sa vue d’humain ne pouvait percer l’obscurité que sur quelques dizaines de pas.  « Est-ce vraiment l’entrée de la fabuleuse cité de Tyar-Besil ? ».
Cette pensée l’enthousiasmait. Mais elle l’effrayait aussi. Car il n’avait pas oublié la mise en garde de son grand-père « Guidés par la cupidité, les nains ont creusé trop profond… ». Qu’avaient-ils pu réveiller dans les entrailles de la terre ?

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