« Ce monde magique… », fragment du récit de la jeunesse d’Alcarinquë Elindiel, retrouvé dans les décombres d’une auberge de Béliard

Traduit, très imparfaitement, de l’elfique archaïque supérieur.

« Ce monde magique est nôtre, Alcarinquë. Il appartient aux elfes parce qu’eux seuls l’ont vu naître ; eux seuls étaient là, lorsqu’il vagissait encore, comme un animal ébloui, soudain arraché à la brute sauvagerie de l’Incréé. Les Premiers l’ont soigné, l’ont fait grandir, lui ont révélé l’infinie beauté de l’Harmonie, lui ont appris à respecter la texture même de la Lumière qui le caresse et lui confère la droiture sans blesser le mouvement. Et pourtant, à chaque aube, cet Animal-Monde, il te faudra le reconquérir, regagner sa confiance, le revêtir de ta sagesse, le nourrir de ta voix, le protéger de ta lame, l’enchanter de ta flûte. Seuls les elfes de l’Aube, Alcarinquë Elindiel, savent que le point du jour, que nous appelons Olyndüriel, n’est pas un moment de la journée, mais le nom secret du monde. »

C’est ce que me disait mon grand-père, tout en m’encourageant à marcher vers le faîte de la Montagne Poreuse, alors que je n’avais encore que quarante ans, et que lui atteignait le millénaire, cet âge d’or où le dernier et le plus grand pouvoir des Elfes de l’Aube est donné aux plus sages d’entre eux, pour qu’ils s’en servent uniquement le dernier jour.

Je m’en souviens comme si c’était hier. Je me souviens de l’odeur de la gentiane, des trolles, et des baies qui, à chacun de mes pas lourds d’enfant capricieux, fatigué avant d’avoir vécu, blasé avant d’avoir cru, montait à mes narines, l’emportant momentanément sur celle de l’armure de cuir, vierge de tout combat, qu’il m’avait contraint de porter et qui sentait si fort qu’elle me donnait l’impression d’avoir été avalé tout cru par l’olifant gris auquel elle avait été rituellement arrachée.

Il nous fallut sept heures, à marche forcée, pour atteindre la cime de ma montagne, entièrement équipés pour un combat qui ne viendrait pas, en écorchant nos larges pieds dorés sur les arêtes sombres de la lave durcie, avide de boire notre sang royal. Mais, lorsqu’il me sembla que je ne pourrai plus avancer d’un pas, la main protectrice de mon grand-père, lâcha la garde de Lysil, son épée courbe (oui, celle que je porte aujourd’hui au côté, celle qui partage le fourreau avec ma flute, Trinië), et il me poussa en avant, avec force mais sans violence, exactement comme les feux de soleil poussent le monde.

« Voilà l’Échine du Monde, Alcarinquë. Prends les rênes du matin, et chevauche le monde, comme tes pairs l’ont fait avant toi, et comme tes descendants le feront aussi. Sens le battement lent de son coeur, bien plus bas que les plus profondes des cités naines, et mesure, à quel point, il réagit à la pulsation de la lumière, à quel point il aime Olyndüriel, et vibre en réponse à sa chaude caresse. Sois le héraut de l’Aube, car tel est le but de ta vie ! »

Ces paroles me marquèrent profondément. C’était il y a plus de quatre-vingt ans. Une simple brise, pour un elfe de l’Aube. Mais, dans le même temps, elles n’eurent pas l’effet escompté : celui de me faire épouser cet idéal immémorial, cette tradition lovée sur elle-même, méprisant implicitement tout ce qui n’était pas elle, tout ce qui n’était pas elfe. Je crois qu’il ambitionnait de faire de moi un prêtre. Troisième enfant d’une fratrie comprenant un frère ainé – Héritier du Titre – et d’une sœur devenue bien inaccessible dès son âge adulte, c’était, sans doute, le meilleur des destins : oblat d’Olyndüriel.

Mais, voilà, je voulus, de ce jour au sommet de la Montagne Poreuse, être autre chose qu’un héraut, qu’un prêcheur. Annoncer et recevoir l’Aube, oui, mais utiliser cette extraordinaire énergie au service du monde, et non au bénéfice exclusif de mes seuls frères. Mon grand-père m’aimait, peut-être fit-il cela pour me sauver d’une longue vie dans laquelle je n’aurais servi que le passé. Peut-être vit-il que j’étais fait pour autre chose, et accéléra-t-il ma rebellion.

Quoi qu’il en soit, je décidai de dévoyer, comme d’autres reçoivent le miracle de la foi.

Et l’exil fut mon choix.

Depuis, et du plus loin qu’il m’en souvienne, et je détiens une excellente mémoire, les promenades, les jeux d’adresse et de lutte, les discours, les danses, les chants, la lecture, lorsqu’ils ne furent partagés que par des elfes – Que les gens de ma race peuvent se rendre ennuyeux !, déclenchèrent en moi, un ennui aussi puissant que l’excellence – reconnue par mes pairs à leur corps défendant – avec laquelle je les pratiquais. Seule la musique de la flute, offerte par ma mère pour ma première décennie, alors même que je savais à peine me repérer dans la Forêt des Aulnes Blancs, fut jouée avec l’élan le plus puissant du coeur, et assez de force et de souffle pour que les autres, les non-Elfes, les éphémères, ces humains maladroits, ces nains taciturnes, les entendent.

La musique portait mon élan, avant que mes pas ne le fissent.

C’est pourquoi, depuis le début de mon exil volontaire, partout où j’arrive, en quelque contrée que ce soit, c’est toujours d’un pas tranquille, en jouant des airs qui étaient déjà anciens quand les volcans éructaient leur colère d’avoir été réveillés. J’ai pris cent navires, j’ai joué et prié le long de la Côte des Epées, j’ai pris place dans mille caravanes, en m’assurant de ne jamais passer inouï, sinon inaperçu. À Rougemélèze, j’ai marché dans la cour du Temple de Toutes les Fois, et servi, un temps, servi autant que possible, servi avant de l’être, et de repartir. Et, si d’aventure, je croise d’autres musiciens sur ma route, et j’en ai croisé un grand nombre, je ne peux m’empêcher de me joindre à leur jeu, à leur musique, à leur envol. Et j’enrichis ma flute de la sublimation de leurs âmes, sans jamais les leur prendre.

L’Aube n’est pas une fontaine de puissance, et je méprise tous les mages.

L’Aube est une partition qui n’appartient à personne.

 

 

 

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