Les Chroniques de Dessarin – Episode 1

Au milieu de la vallée de Dessarin, la violence des eaux de la rivière éponyme creusait, polissait et façonnait selon sa volonté les pierres granitiques millénaires alors que, depuis quelques heures, un vent chargé d’électricité soufflait en provenance de l’Est. Des ombres nouvelles paraissaient s’avancer furtivement, au rythme d’une saisissante danse de clairs-obscurs.
Dans la petite agglomération de Béliard, la nuit venait de tomber et les habitants commençaient à se regrouper devant les flammes crépitantes des foyers de leurs maisons. Dans la seule auberge de Béliard, le Chevalier vigilant, un barde faisait la joie des visiteurs depuis quatre jours et se préparait encore ce soir-là à enchanter ses spectateurs avec ses tours de jongleur et, surtout, des histoires d’exploits guerriers, d’amours impossibles et de destinées héroïques ou funestes qu’il mettrait en scène devant leurs yeux ébahis en s’accompagnant de sa mandoline ou de sa flûte traversière. Gwydn était un demi-elfe, fait suffisamment rare pour susciter la curiosité dans cette partie reculée de la Côte des Epées. Mais il était surtout un excellent conteur, jamais à court de bon mots. Pour Halliel, la propriétaire du Chevalier vigilant, sa venue avait été un cadeau du ciel inespéré. Les temps étaient troubles et les informations colportées par les marchands de passage l’inquiétaient. Pour couronner le tout, il y avait eu la disparition de la grande armure, un trésor qui depuis des décennies ornait la salle commune de son établissement. De nombreuses nuits, elle avait pleuré en silence et regretté que le vieux Toby ne fût pas avec elle.
Gwydn avait ramené un peu d’insouciance à Béliard et Halliel le savait gré de cela.

Dans la salle commune du Chevalier vigilant, les spectateurs se pressaient désormais pour prendre place avant le spectacle du barde. Les habitants de Béliard qui n’avaient pas encore pu écouter le jeune Gwydn étaient curieux de l’entendre chanter, mais quelques habitués étaient aussi présents, notamment un groupe d’anciens mercenaires. Ils visitaient la région car ils voulaient placer leurs économies dans quelques terres fertiles. Pour eux l’auberge constituait un camp de base idéal, leur permettant de bénéficier d’un bon gîte tout en leur donnant l’opportunité de se renseigner en allant à la rencontre des nombreux paysans qui fréquentaient l’établissement au retour de leur journée de travail.
Gwydn commença à jouer une mélodie douce.
“Mesdames, Messires, que votre gorge ne soit jamais sèche car, ce soir, nous allons partir à la découverte d’une région reculée de Faerûn, l’Epine dorsale du monde. Approchez de ce feu, de peur que vous ne soyez gelés par les seules gestes que je vais vous narrer !”.
Toute la salle se mit à piaffer d’impatience à l’invitation du jeune demi-elfe.
Mais, dans un coin, une figure observait la pièce attentivement, scrutant l’assistance. Sa carrure était impressionnante, ses épaules larges comme un banc de taverne et chacune de ses mains avait la taille de la tête d’un veau. Ses habits simples ne pouvaient nullement dissimuler ses oreilles pointues, ni ses manières majestueuses. Que pouvait chercher un noble elfe d’Eauprofonde dans une petite ville comme Béliard ? Et que penser du grand paquet qu’il ne quittait jamais des yeux, emmitouflé de tissu ? Une seul objet reconnaissable en dépassait : une flûte d’une taille aussi démesurée que celle de son propriétaire. Gwydn, qui avait remarqué l’étranger, nota sans difficulté les motifs elfiques qui ornaient l’instrument et que, pourtant, on s’était donné du mal à occulter.

Le barde croisa le regard de l’elfe en question, qui ne le détourna pas. Alcarinquë Elindiel était, en effet, très surpris de rencontrer un être de l’espèce des demi-elfes. Il n’ignorait pas leur existence. Mais il ne comprenait pas comment des membres de son peuple, quasi-immortels, pouvaient se mêler des histoires des humains jusqu’à laisser une progéniture commune. Il n’éprouvait nulle répulsion pour cela, il avait pu lui-même rencontrer des humains dignes de respect, mais que penser de telles unions ? Cela dépassait son entendement. Pourtant, parfois, il lui arrivait de regretter l’éducation stricte qu’il avait reçue dans sa famille à Eauprofonde, une éducation certes nécessaire pour un membre de la noblesse qui devait apprendre dès son plus tendre âge à se défendre des intrigues ourdies sans cesses autour de lui. Dans ces moments-là, il aspirait au fond de lui-même à cette liberté que les humains paraissaient incarner. Il se disait que peut-être, parce que mortels, ils étaient les seuls à pouvoir prétendre savoir vraiment vivre. Dans le même temps, il devait reconnaître que son propre grand-père avait tenté de lui montrer une autre existence possible, alors qu’il l’encourageait à marcher vers le faîte de la Montagne poreuse et à embrasser le destin d’un elfe de l’Aube. Il n’avait pas suivi cet appel et il vivait en exil depuis longtemps.

Halliel s’affairait de table en table pour recevoir les commandes et servir rapidement les clients. Avec Gwydn, les affaires étaient bonnes : elle savait que, bientôt, le barde reprendrait la route mais ne pouvait s’empêcher d’espérer que les graines de la joie de vivre et du partage qu’il avait soufflées de sa voix mélodieuse à Béliard survivraient à son départ.
A présent, les notes de deux instruments résonnaient dans la salle commune : avec un sourire complice, Alcarinquë avait rejoint le barde et tous deux s’étaient mis à improviser sur les thèmes majeurs du répertoire de la Côte des Epées. L’initiative fut accueillie avec enthousiasme par l’assistance qui se mit à chanter. Une joie sereine devenait palpable dans la salle.
Pendant des heures les deux musiciens délectèrent les présents et, avant de se coucher, nul n’avait remarqué qu’au milieu de son spectacle Gwydn avait adressé un message dans le langage corporel des elfes à Alcarinquë.

Le jeune barde alla donc se coucher, conscient que le jour suivant il aurait tout le loisir d’échanger avec le jeune noble elfe. Il s’endormit vite, bercé par les notes de musique qui ne le quittaient jamais. Mais ce sommeil réparateur fut brutalement interrompu par des cris. Il se réveilla en sursaut et constata avec horreur qu’une bourrasque avait éventré l’un des murs du dortoir. Se hissant de son lit, il parvint à esquiver de peu le lourd volet en bois qu’un vent d’une puissance inouïe avait transformé en projectile mortel. La structure de l’auberge n’allait pas résister longtemps : le plancher lui-même commençait à se fissurer. Une partie s’effondra avec fracas avant même qu’il n’eût le temps de se relever une seconde fois pour affronter les éléments déchaînés.
De son côté Alcarinquë avait été aussi surpris par la violence de la tempête qui l’avait frappé au milieu de sa transe quotidienne. Il se retrouva plaqué contre le mur mais, malgré un sentiment de stupéfaction et d’horreur, il chercha immédiatement du regard son paquetage. Heureusement celui-ci se trouvait encore près de lui.
A l’étage au-dessus, tout le monde était réveillé et la peur, une peur primaire et irrésistible glaçait les muscles de tous les hôtes du Chevalier vigilant. Parmi eux se trouvait Melius, un jeune homme qui avait été recueilli encore enfant par le vieux Toby. A la différence de tous ceux qui se trouvaient à côté de lui et qui étaient complètement effrayés, Melius parvint à garder son calme et à placer le plus de personnes possibles près des murs maîtres. Il avait en effet compris que l’effondrement de l’auberge était désormais inévitable : déjà le plancher de tout un étage avait cédé et bientôt ce serait le tour de la partie du bâtiment où ils se trouvaient.

Mais le Chevalier vigilant n’était pas le seul endroit rudement attaqué par la tempête qui venait de balayer Béliard. Une grange un peu plus loin subissait aussi les assauts violents des éléments. Or, une silhouette furtive s’y était cachée juste à la tombée de la nuit, dans un entrepôt souterrain. Draff El Zûl souhaitait éviter absolument qu’on le remarque car il ne connaissait que trop bien le sort réservé dans ces contrées à ceux de son espèce. Sur la Côte des Epées chaque habitant avait perdu au moins un être cher lors des raids meurtriers des terribles Drows, et le seul nom des elfes noirs pouvait faire sursauter même le plus aguerris des combattants. Comment aurait-il pu reprocher quoi que ce soit à ceux qui s’enfermaient  dans de tels préjugés ? Certes, il savait que d’autres avant lui s’étaient érigés contre la volonté cruelle de la déesse araignée et ses rites brutaux. Il avait entendu parler de Drizz’t Do’Urden, le rôdeur légendaire et de sa panthère Gwenyvar. Mais il s’agissait d’exceptions qui ne pouvaient effacer les marques indélébiles que ses congénères avaient gravées par le feu et les tourments infligés aux populations de la surface. Aurait-il le même courage que Drizzt ? Pour le moment, il n’était qu’un elfe noir renégat, sans amis et qui survivait en volant ici et là le nécessaire pour attendre le coucher du soleil suivant.
Le drow fut aussi brusquement arraché à ces sombres pensées.
Encore en transe, il eut l’impression d’apercevoir des hommes en habits sombres, transportant un objet lourd. Après avoir posé l’objet, ils s’étaient placés en cercle et mis à chantonner. Dans son demi-éveil, il ne pouvait comprendre leurs paroles. Mais il les vit avec horreur laisser tomber leurs habits : ils portaient tous des cilices et leurs corps étaient marqués de terribles scarifications. Leurs chants redoublèrent d’ardeur alors qu’ils commencèrent à se lacérer les chairs.
Il y eut alors un souffle énorme. Puis une grande lumière.
Draff tomba dans l’inconscience.

Gwydn rêvait, il rêvait de la clairière de son enfance, inaccessible au milieu de la Haute forêt dans laquelle il avait grandi. Le soleil brillait dans le ciel et l’air était doux. Il regardait la surface de l’eau. Il l’entendait rire… elle était là, près de lui. Il voyait ses cheveux blonds danser, elle courait devant lui. Elle l’appelait, lui demander de la suivre. Mais il ne pouvait faire un pas… ses pieds ne bougeaient plus… une racine… non ! Ce n’était pas ses pieds : sa mandoline lui avait transpercé le ventre ! La plaie était béante. Comment pouvait-il être encore en vie ?
Le jeune barde se réveilla alors en sursaut.
Il se trouvait sous des gravats et il pouvait à peine bouger ses jambes. Son instrument de musique reposait à côté de lui, brisé.

Péniblement tout le monde se réveilla, conscient que quelque chose d’horrible venait de se produire. La moitié de Béliard n’était que ruines.
Après quelques douloureuses secondes, Alcarinquë parvint a focaliser à nouveau sa vue sur ce qui l’entourait et reconnut alors un elfe noir à mois de quelques dizaines de pas ! Puisant dans sa force mentale, il se mit debout et s’élança à sa poursuite guidé par le désespoir. Il parvint à le faire tomber à terre.
Ses mains serraient sa gorge comme un étau alors qu’il l’apostrophait :
“Parle ! Pourquoi toi et tes semblables avez voulu détruire cette ville ? Que préparez-vous ? Est-ce la première attaque avant une invasion en masse ?”
L’étreinte était telle que Draff respirait à peine.
“Ce… n’est… pas… m… moi !”.
Les drows étaient connus pour être passés maîtres dans l’art de la simulation. Comment aurait-il pu croire l’un d’entre eux ? Pourtant Alcarinquë lut dans les yeux verts ornés d’une mèche blonde de l’elfe noir qu’il ne mentait pas.
Il le reposa alors à terre.
“Qu’as-tu vu ?” dit-il enfin.
Draff lui raconta la dernière vision qu’il avait eue avant de s’évanouir frappé par l’explosion qui avait détruit la moitié de Béliard.

De leur côté Gwydn et Melius avaient réussi à se dégager des gravats.
La dernière image qui restait gravée dans l’esprit du jeune homme était celle d’un cauchemar qui le hantait depuis son enfance. Il se trouvait dans une sorte de temple, il marchait derrière quelqu’un dont il ne pouvait apercevoir que la partie inférieure du corps. Etait-ce un géant ou était-ce lui qui était un jeune enfant ? Et il y avait des cris…
Chassant ces pensées, le jeune homme se mit immédiatement à la recherche de Halliel.
“Halliel ? Tu m’entends ? Où es-tu ?” criait-il frénétiquement.
Gwydn posa une main sur son épaule lui faisant signe d’écouter attentivement. Un bruit faible leur parvint, provenant de la partie nord-ouest du bâtiment qui avait été autrefois l’auberge du Chevalier vigilant.
“La réserve !” s’exclama Melius. “Elle a dû y trouver refuge avant l’effondrement ! Ô Halliel, toujours aussi rusée !”.
Les deux survivants commencèrent alors à dégager les gravats pour accéder à la trappe de la réserve de l’auberge, laquelle était située sous le plancher des cuisines du rez-de-chaussé. Ou de ce qu’il en restait. Ils purent alors libérer la belle Halliel. Un simple regard leur permit de voir qu’elle était en vie mais qu’elle souffrait de plusieurs fractures. Aucune n’était ouverte cependant.

Alors qu’ils s’affairaient pour secourir Halliel, un homme s’approcha d’eux. Son corps paraissait sculpté dans l’airain : tout en lui était force et vivacité.
“On me nomme Cafard Blafard… j’ai quelque savoir en matière de soins. Laissez-moi faire”. Il s’agenouilla à côté de l’aubergiste et commença à replacer ses membres et à préparer des attelles.
Melius demeura à côté de Halliel alors que Gwydn s’éloigna pour continuer de rechercher des survivants.
Il put sortir bientôt des gravats le corps de l’un des mercenaires du soir, l’un des spectateurs qui depuis des jours assistait systématiquement à toutes ses représentations. Brunwick. Celui-ci lui avait même lancé une pièce d’or pour le féliciter. Et il gisait, là, devant lui, totalement inerte. Il était mort.
“Nous sommes si peu de chose dans la mort…” pensa Gwydn. Et elle ? Etait-elle encore en vie ? Ou peut-être était-elle morte comme ce mercenaire, loin des siens, loin de lui et de son amour.
Cette pensée le fit souffrir. Il se remit à creuser au milieu des ruines.

Tout le monde à présent recherchait des survivants. Parfois, un visage pâle mais encore en vie retrouvait la lumière du jour. Des cris de joie s’élevaient alors. Mais le plus souvent, c’était des corps sans vie que l’on ramenait vers un bâtiment qui avait été rapidement transformé en chambre funéraire.
Draff tendit la main vers le collier d’un cadavre, il portait les symbole d’une famille connue… il pourrait peut-être prévenir ses membres de la disparition de son propriétaire. Mais il mesurait la futilité de cette pensée : quel accueil serait réservé à un elfe noir porteur d’un tel message funeste ?
De son côté Gwydn ramassa sa mandoline. Il pourrait la réparer. Mais tous ces animaux morts ? Se remémorant les enseignement de sa mère, il commença à murmurer un chant pour les accompagner dans leur voyage vers l’au-delà.
Alcarinquë s’approcha de Cafard et avec fermeté il le mit de côté. Puis il plaça ses mains sur le torse de Halliel : une énergie immense commença à traverser le corps de la femme, guérissant les fractures et mettant fin aux hémorragies internes dont elle souffrait.
Ne comprenant pas ce qui se passait, Melius tenta de pousser le noble elfe mais il fut saisi par l’énergie qui en émanait. Une énergie brûlante et glaçante en même temps, dont la force grondait dans ses veines et emportait loin ses pensées.
“Un paladin ? …” chuchota-t-il avant d’être projeté en arrière.
“Regardez sa poitrine” dit Gwydn qui assistait aussi au spectale “elle se gonfle, ses joues retrouvent la couleur de la vie”.
Comprenant que Halliel était dans de bonnes mains, Cafard reprit ses recherches au milieu des décombres. De même, Melius se leva pour retrouver la famille Greels. Là où se trouvait autrefois leur demeure, il put entendre des cris. Ils étaient apeurés mais vivants.
“Les enfants… pourquoi je pense toujours aux enfants quand il y a un danger ?” se dit silencieusement le jeune homme. Son crâne lui faisait encore mal, comme à l’accoutumée. Il ne pouvait se remémorer un temps où il n’avait pas souffert de ces migraines incessantes.

Plus loin, Gwydn observait à présent toute la scène.
“Il y a eu une explosion… et cette explosion a une origine magique” conclut-il. Cependant cette magie l’interloquait. Son origine était surprenante : une énergie pure, une énergie qui n’avait pas été manipulée mais simplement façonnée dans sa forme originelle. De nombreux indices visibles au sol le prouvaient.
Draff, qui suivait le jeune demi-elfe et devinait ses pensées, ajouta : “Et ce sont des hommes qui ont soumis cette force à leur volonté. Je les ai vus… des hommes en grands habits sombres… des moines peut-être, mais je ne sais de quel culte”.
Alcarinquë qui avait terminé sa prière pour Halliel les rejoignit.
“Regardez ce cratère, il est peu profond mais très étendu. Ce n’est pas un projectile qui a balayé la moitié de Béliard. C’était une sorte de bombe, que l’on a posée au sol, le plus naturellement du monde”.
Quelques mètres plus loin, le tronc d’un cadavre en habit sombre attira l’attention de Gwydn qui se mit à l’inspecter.
“Des scarifications et un étrange tatouage, mais rien qui ne puisse nous apprendre qui étaient ces hommes et pourquoi ils se sont sacrifiés avec la moitié d’une ville”.

Halliel était debout à présent. Alcarinquë l’interrogeait :
“Avez-vous des ennemis ? Connaissez-vous des personnes qui aurait formulé des menaces à votre égard ou d’un autre habitant de Béliard ?”.
Cafard regardait l’aubergiste tout en appliquant un onguent à Gwydn sur ses membres meurtris par la chute. Melius nota malgré lui que l’onguent se trouvait dans un petit pot en bois orné de runes dans une langue qui lui était inconnue. Draff qui avait observé la même scène murmura “Du gobelin ! Ce moine est décidément plus digne d’intérêt que je ne le pensais…”.
“Non, oh non” dit Halliel. “Nous avions entendu des récits menaçants de la part des marchands qui passent régulièrement à Béliard mais cela ne concernait pas notre ville en particulier. Les temps sont sombres… pour tout le monde”.

Craignant les réactions des autres, Draff se mit dans un coin pour se soigner mais ses blessures étaient telles qu’il n’y parvint pas. Alcarinquë s’approcha de lui et commença à lui prodiguer les premiers soins.
“Que fais-tu ici, drow ?”.
“Je fuis les miens”.
Les yeux du paladin se plissèrent. Il disait vrai. Depuis qu’il était enfant il avait toujours eu ce don lui permettant de sonder la surface des âmes, et il savait que l’elfe noir ne lui mentait pas.
Sur la défensive, Draff remarqua le collier que portait Alcarinque à son cou.
“Les drows refusent catégoriquement ceux qui s’éloignent de leur standards, je suis un renégat”.
“Là encore il dit vrai” pensa Alcarinque.
“Bien renégat. Bientôt nous saurons si nous devons apprendre à te faire confiance” dit-il avant de se relever.

Après une journée entière passée à secourir les rescapés, les habitants de Béliard se mirent à organiser une veillée pour rendre hommage aux victimes. Gwydn se mit à jouer une musique mélancolique et l’on s’affaira pour enterrer les nombreux corps.
Assis, Alcarinquë, Gwydn, Cafard, Melius et Draff demeuraient silencieux alors qu’ils scrutaient ensemble le ciel au-dessus d’eux. Un ciel sans étoiles.
Draff sortit soudainement le pendentif qu’il avait retrouvé sur l’une des dépouilles. C’était un bijoux de belle facture.
“Je vois que tu as été plus rapide que moi !” lui murmura Melius avec un sourire triste.
“Pourquoi rester ici à présent ?” s’interrogea Alcarinquë. Il était arrivé à Béliard animé par un sentiment d’urgence. Il avait suivi un appel mais depuis quelques jours, la voix de son dieu était demeurée muette.
Le père Greels dit alors : ”Il faut aller à Rougemélèze. C’est une ville plus grande que la nôtre, des voyageurs des quatre coins du monde la traversent. Je suis certain que Kalyssa Irkel de l’Auberge de l’épée dansante pourra nous aider. Elle vient d’une grande famille et elle a des contacts partout”.
Les cinq compagnons l’écoutaient. Cafard croisa ses bras scarifiés, silencieux.
“L’affaire est entendue” dit Alcarinquë, recherchant dans ses compagnons d’un jour un regard approbateur. “Nous irons à Rougemélèze pour comprendre ce qui se passe”.
Tout le monde acquiesça avant de se préparer à passer la première nuit depuis la tragédie qui avait frappé Béliard.

Le regard tourné vers l’Est, Alcarinquë attendait l’aube et, avec elle, la bénédiction de son dieu.
L’astre solaire apparut soudainement et le grand elfe ouvrit en grand ses bras, dans un geste d’accueil qui était devenu un rituel depuis qu’il avait prêté son serment d’allégeance.
Melius embrassa une dernière fois Halliel, rejoint bientôt par Alcarinquë venu s’enquérir de son état. Halliel allait devoir faire preuve de courage. Beaucoup de responsabilités allaient devoir reposer sur elle désormais. En effet, son autorité était ce qui avait permis à Béliard de ne pas sombrer dans le chaos le jour précédent.
Avant de partir, Melius rendit aussi visite à la famille Greels. Boîtant légèrement, le père s’approcha de lui pour lui remettre une lettre cachetée.
“C’est pour Kalyssa. Elle comprendra ce qui s’est passé ici. Je lui ai dressé la liste de tous les disparus. Certains avaient de la famille à Rougemélèze”.
C’est ainsi, par une rude journée d’hiver, que les Compagnons quittèrent Béliard et s’engagèrent sur la route qui traversait la vallée de Dessarin en direction de Rougemélèze.
Le silence était interrompu par les seuls pleurs des enfants.

Creusés dans la pierre millénaire par le vent et par l’eau, les chemins qui traversent la Vallée de la Dessarin sont tortueux et les compagnons durent marchèrent de nombreuses heures sur une route pénible, attentifs au moindre bruit suspect.
Cafard se trouvait en tête du petit groupe lorsqu’il découvrit un cadavre qui avait été à peine dissimulé sur le bas-côté. Les compagnons l’inspectèrent à la recherche d’indices qui expliqueraient sa présence mais il ne portait aucune arme. Seule une étrange amulette se trouvait encore à son cou. Alcarinquël l’étudia : l’amulette était revêtue de runes mais elles lui demeuraient incompréhensibles. Connaissant déjà la passion de Gwydn pour l’étude de ces vestiges anciens, il la lui tendit. Le jeune demi-elfe la mit dans sa besace, résolu à l’examiner plus calmement lorsqu’ils installeraient leur campement.

Les compagnons arrivèrent enfin à Pont-de-pierre. Certains connaissaient déjà la majestueuse construction naine : un arc immense qui traversait toute la vallée en s’élevant à plusieurs dizaines de mètre du sol et où la pierre avait été travaillée de telle sorte que le pont paraissait construit d’une seule pièce lisse et sombre. Mais même pour eux, une telle manifestation du génie nain constituait toujours un motif d’émerveillement.
Le vent tomba pour la première fois depuis leur matinée de marche.
Ils s’engagèrent résolument sur le pont, conscients que ce serait la partie de leur voyage où ils seraient le plus exposés en cas d’attaque.
Mais alors qu’ils dépassaient à peine la moitié du pont ils entendirent un cri aigu et virent avec horreur six hyènes les charger, leur canines tendues en avant, maculées d’une bave rageuse.
Les compagnons se connaissaient à peine. Pourtant ils réagirent comme un seul être l’aurait fait : Gwydn dégaina immédiatement son arbalète de poing, déjà chargée et Cafard plaça une lanière de cuir autour de son avant-bras. De son côté, Alcarinquë mit un genou à terre pour déballer son paquetage : il en sortit une épée d’une taille monstrueuse qu’il porta des deux mains à sa poitrine avant de l’embrasser.
« Quelque chose s’est produit, quelque chose qui a déréglé le climat. Les hyènes ne devraient pas chasser aussi loin de leurs territoires » pensa Gwydn. Mais cela ne l’étonnait pas : avant son départ, il avait été informé des nombreuses attaques d’ours et de loups, affamés en raison de la pénurie de nourriture et ce même dans la Grande forêt dont il était originaire.
Soudés, les compagnons se mirent à avancer plus rapidement, pressés d’atteindre l’autre bord du pont pour affronter, le cas échéant, les hyènes sur un terrain plus favorable. Cependant, l’attaque avait bien été organisée : ils virent en effet encore une dizaine de hyènes s’avancer, guidée par  l’un de leur congénères. Mais ce dernier avait une taille démesurée et une lueur étrange brillait dans ses yeux.
Le combat fut alors inévitable. Cafard lança les clous qu’il avait récupérés dans les débris de Béliard, bien décidé à ralentir les fauves avant de tendre ses muscles et de s’élancer vers eux. Une danse mortelle se mit alors en place : Gwydn utilisait son arbalète avec une redoutable efficacité pendant que l’épée d’Alcarinquë faisait un carnage dans les rangs des assaillants. Melius et Draff n’étaient pas en reste de sorte qu’après un premier furieux assaut les hyènes étaient déjà décimées. Mais leur violence ne diminuait pas. Gwydn et l’elfe noire tournèrent alors leur attention vers leur chef, cette anomalie monstrueuse qui continuait à l’évidence d’impartir des ordres à ses troupes et leur empêchait de fuir.
« Pourquoi tant de fureur dans un combat qui paraît déjà inégal ? » pensa Melius. Même la faim ne pouvait expliquer une telle attaque. Il chassait souvent autour de Béliard et il savait que les hyènes préféraient attaquer des proies affaiblies ou mourantes, si ce n’est dévorer goulûment les carcasses laissées par d’autres chasseurs.
Mais le temps n’était pas à la réflexion. Tout autour de lui ses nouveaux amis se battaient avec la force du désespoir.
Enfin, l’un des carreaux de Gwydn s’enficha dans le cou du chef des hyènes qui s’effondra au sol. Alors, comme un seul être, les hyènes arrêtèrent brusquement leur assaut et s’enfuirent.
Pendant de longues minutes, les compagnons demeurèrent saisis, encore essoufflés par le combat. Puis ils reprirent leur avancée pour rejoindre l’autre bout de Pont-de-pierre.

Laissant la construction naine derrière eux, il marchèrent encore quelques lieues avant de commencer à installer leur bivouac.

Alors que les préparatifs avaçaient bon train, un bruit de cavalcade se fit entendre.
“Chut” dit Alcarinque.
Un cavalier seul s’avançait sur la route. Il portait une armure avec une lourde plaque de protection sur la poitrine. Son cheval était lui-même revêtu d’une armure de guerre.
Grâce à sa vue particulièrement aiguisée, Draff perçut sur sa lance les contours du motif ornant son oriflamme : c’était un lancier de Yartar, une ville plus au Nord qu’il avait déjà visitée au cours de ses pérégrinations.
Alcarinquë et Gwydn décidèrent alors de sortir de leur cachette et s’avancèrent sur la route d’un pas assuré en direction de l’homme et de sa monture.
Le chevalier s’approcha d’eux, baissant sa lance pour manifester que ses intentions n’étaient pas hostiles.
“Où allez-vous ?”. Sa voix était coupante comme l’acier de sa lance.
“A Rougemélèze” répondit Alcarinquë.
“Et vous ?” demanda le chevalier tournant son regard vers le barde.
“A Rougemélèze aussi”.
L’homme enlèva alors son casque révélant un visage d’une quarantaine d’année, endurci par les batailles et les épreuves.
“Je suis Bercolan, lancier de Yartar. Vous venez de Béliard, je crois. Je sais ce qui s’y est passé… mais ce n’est que l’une des horreurs qui viennent de s’abattre sur nos vallées. Des événements semblables se sont produits, notamment près de Yartar. Notre ville est d’ailleurs fermée à présent : nul ne peut y pénétrer ou en sortir. Tout autour de Pont-d’ouest les habitants ont fui, cherchant un refuge dans les forêts, qui pourtant n’ont jamais eu une très bonne réputation. Moi aussi, je vais à Rougemélèze pour trouver des réponses”.
“Allons-y ensemble alors ! “ proposa Alcarinquë.
Le regard du lancier se fit glacial. “Vous me ralentiriez et puis” dit-il en regardant les cinq compagnons qui s’étaient désormais approchés de lui, “vous n’avez aucune connaissance des choses de la guerre… pauvres fous, vous ferez mieux de fuir et d’aller vous cacher comme les autres…”
“Nous continuerons” répondit Alcarinquë, d’un ton tout aussi méprisant.
“Et vous donnerons une digne sépulture quand nous vous retrouverons !” ajouta Gwydn.
Aux mots du demi-elfe les traits du guerrier s’empourprèrent Mais il ajouta simplement : “Puissions-nous alors ne jamais nous revoir”.
Les derniers mots du lancier ne troublèrent pas les compagnons qui, après l’avoir vu s’éloigner rapidement avec sa monture, décidèrent les tours de garde. Chacun sortit alors son paquetage et s’installa pour passer la nuit. Alcarinquë nota que Cafard s’était éloigné, mais ce fut surtout Melius à attirer son attention. Le jeune homme était la proie d’un sommeil très agité.

En effet, blotti dans sa couverture de voyage, Melius rêvait :
Il était dans un grotte et portait des chaînes qui l’entravaient dans chacun de ses mouvements. Il suivait lentement une personne dont il ne pouvait apercevoir que les jambes à la hauteur des genoux. Il entra dans une grande salle, baignée d’une lumière bleue et ressentit alors une angoisse insoutenable. Une ombre s’était penchée lentement sur lui.
“Melius”.
Une lumière pure sortit alors de sa main.
Il se réveilla en sursautant.

A son réveil, Melius découvrit ses compagnons réunis autour de lui. Sa main le brûlait encore, pourtant sa peau ne portait aucune trace.
“Qu’est-ce qui s’est passé ?” demande le jeune homme, incrédule et apeuré.
Les quatre aventuriers le regardèrent, sans trouver eux-mêmes les mots pour décrire ce dont il venaient d’être les témoins.
“Je crois qu’à la longue liste des événements étranges des deux derniers jours, nous venons d’ajouter la découverte d’un ensorceleur” dit enfin Cafard avant de tourner son regard vers le soleil qui commençait à se lever au-dessus de la vallée de Dessarin.

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