Les Chroniques de Dessarin – Episode 2

Au bivouac, le jour ne s’était pas encore levé sur la vallée de la Dessarin. Pourtant tous les compagnons étaient déjà bien alertes. La découverte des pouvoirs d’ensorceleur de Melius avait réservé quelques surprises aux cinq aventuriers. Toutes n’avaient pas été agréables.
Alcarinquë scrutait sa main meurtrie par le sort de feu que le jeune homme avait lancé malgré lui. Quoique son origine fût magique, la brûlure de la flamme ne différait guère de celles infligées par les feux ordinaires. Un peu moins de chance et il aurait pu risquer de perdre son membre.
« Je pourrai la soigner » pensa-t-il, non sans éprouver une certaine curiosité en ressentant cette douleur lancinante, une douleur qui lui était inconnue malgré son âge. Il ne voyageait que depuis quelques jours avec Draff, Melius, Cafard et Gwydn et pourtant il avait l’impression qu’il avait plus vécu au cours des dernières heures que pendant les dix années qui les avaient précédées.
Il chassa cependant cette pensée pour se recueillir. Respirant profondément il  se concentra sur les battements de son coeur pour vider totalement son esprit. Les voix de ses compagnons d’aventure étaient désormais à peine perceptibles et il put se plonger dans l’état de méditation nécessaire pour communiquer avec son dieu. Sa supplique silencieuse ne demeura pas longtemps sans réponse : le jeune elfe éprouva rapidement une vague de chaleur douce qui l’envahit de bien-être. En rouvrant les yeux, ses blessures avaient disparu.

En l’espace de quelques minutes, le temps avait changé brusquement. Des nuages de plomb s’étaient accumulés au-dessus de leurs têtes et le tonnerre grondait déjà à quelques lieues de là. Soudainement, une pluie violente s’abattit sur eux.
Cafard fut le plus rapide à réagir.
« Si nous ne voulons pas perdre toutes nos provisions, nous devons agir vite ! Maintenant ! » cria-t-il en s’élançant, masse de pure agilité, vers les arbres du bois le plus proche avec son paquetage au-dessus de la tête.
Les autres compagnons lui emboitèrent le pas et vinrent s’installer à ses côtes aux pieds de plusieurs cerisiers. La protection que ces arbres offraient n’était que modeste tant les éléments paraissaient déchainés. Malgré tout, il était exclu de reprendre la route et ils durent se résoudre à patienter. Ils s’endormirent difficilement alors que l’eau, inexorablement, venait tremper leurs vêtements et miner leur moral.

Quelques heures après, le réveil fut pénible. Toutes leurs affaires étaient imbibées d’eau et le sommeil avait été agité. Chacun avait ruminé, parfois malgré lui, les événements du jour précédents. Alcarinquë, Melius et Gwydn avaient dû combattre pour la première fois et quoique l’issue eût été favorable, la violence de l’affrontement et l’odeur du sang qui imprégnait leurs vêtements mouillés leur rappelaient le souvenir désagréable qu’ils avaient dû donner la mort pour ne pas la recevoir.

« Nous devons repartir » dit Melius en scrutant attentivement le ciel. « Nous sommes encore à deux jours de marche de Rougemélèze ». Cafard le rejoignit.
Rougemélèze… Lorsqu’ils avaient convenu de se rendre dans ce comptoir commercial après les mystérieux événements qui avaient frappé Béliard, le choix paraissait logique. Ils trouveraient bien des réponses dans la petite ville située dans les collines Sumber : toutes les principales routes de la région s’y rendaient.
Maintenant, et à mesure qu’ils progressaient, cet objectif semblait de moins en moins évident. N’auraient-ils pas dû rester là où ils étaient ? Cette pensée torturait Melius en particulier qui avait laissé derrière lui, à Béliard, la belle Kalyssa. Ses nouveaux pouvoirs lui auraient peut-être permis de la protéger. Pourtant c’était elle-même qui l’avait incité à partir… pour l’éloigner d’elle ? Ou peut-être parce qu’elle pressentait qu’il devait se trouver lui-même avant de lui revenir. Son regard gris, interrogateur, se reflétait dans les nuages qui s’éloignaient progressivement alors qu’il ruminait ces interrogations, condamnées à demeurer sans réponse.
Mais Gwydn aussi demeurait prisonnier de bien sombres pensées. Il n’ignorait pas en effet que cette quête qui s’était imposée à lui était susceptible de l’éloigner de son véritable but. Etait-elle passée par là ? Avait-elle dû comme eux affronter les éléments incontrôlables et les bêtes enragées ? Le sens de ce qui se passait lui échappait. Etait-elle peut-être déjà morte ? Non, il ne pouvait admettre une telle possibilité. Il avait trouvé de nouveaux amis et il sentait qu’il pouvait déjà compter sur certains d’entre eux. Pourtant, par moments il ne pouvait de penser qu’il ne s’était jamais senti si seul. Devait-il leur avouer la vérité sur sa présence dans la région des collines Sumber, aussi loin de sa forêt natale ? Il chassa cette idée : ils n’étaient pas encore prêts à comprendre. Il se résolut enfin à s’endormis, non sans remarquer que Draff s’était éloigné du camp. « Il ne nous fait pas encore confiance » conclut-il, avant de laisser retomber ses paupières.
Après que son esprit eut erré environ cinq heures dans l’état de stase que constituait la transe elfique, Alcarinquë se leva pour attendre Olynduriel, l’Aube du point du jour. Les premières lueurs vinrent réchauffer ses joues et il sentit une énergie nouvelle parcourir son corps. Presqu’indétectable, la blessure que Melius lui avait procurée à la main ne le gênait plus guère. Il sourit. Que penserait son grand-père s’il pouvait le voir ? Se réjouirait-il de voir son petit-fils si loin des ambiances ouatées des cours d’Evereska ? Il hésita. Il savait qu’il avait enfreint beaucoup de règles jugées comme fondamentales par son peuple. Et il ne pouvait dissiper un sentiment bizarre : l’assurance intime qu’il en violerait bien d’autres.
Un son bizarre réveilla Gwydn, qui ne put réprimer un soupir de déception. Il aurait aimé se reposer encore un peu. Il n’était pas un combattant et la vie sur la route n’était pas dans sa nature. Un bruit, rythmé, lui parvenait aux oreilles, à peine assourdi par les troncs et les feuillages des arbres environnants. Il se leva prestement et rangea son paquetage avant de s’avancer dans la direction de l’origine de qu’il entendait. Il découvrir à quelques pas de là, Cafard, le torse dénudé, en train de frapper l’écorce dure d’un arbre. A côté de l’endroit où il se trouvait, la peau de la grande hyène qu’ils avaient abattue ensemble avait été parfaitement préparée et tannée. Le demi-elfe se concentra à nouveau sur le moine dont l’entraînement était saisissant. Aucun de ses muscles saillants n’était épargné : méthodiquement, il travaillait la souplesse, la force, l’agilité et l’endurance. La précision de ses coups était redoutable et sa concentration infaillible. « Son corps est son temple » pensa en souriant le barde avant de quitter la clairière.

Les compagnons se remirent en marche, péniblement. La pluie soudaine qu’ils venaient d’endurer avait transformé le chemin en un ruisseau de boue où leurs jambes s’enfonçaient parfois jusqu’au mollet. Mais malgré les obstacles à leur progression, ils ne pouvaient oublier les dangers qui les entouraient. Ils choisirent un ordre de marche qui leur permettrait de se défendre en cas d’assaut : le grand Alcarinquë ouvrait la voie, son regard perçant d’elfe lui permettant de scruter au loin suivi de Melius et Gwydn qui marchaient côte à côté, chacun attentif à tout ce qui se passait de son propre côté du chemin. Enfin Draff et Cafard fermaient la marche, prêts à réagir au moindre bruit.

Ils restèrent taciturnes tout en avançant à bonne allure vers leur destination : le grand embranchement qui les mènerait enfin vers sur la route de Rougemélèze.
Melius en particulier continua de ruminer pendant toute la matinée les événements de la nuit. Ses pouvoirs pouvaient-ils avoir une relation avec les cauchemars qui l’assaillaient régulièrement ? Dans le même temps, il dut admettre que la présence d’Alcarinquë, Cafard, Gwydn et, étrangement, de Draff, le rassurait. Le futur était incertain mais il devinait qu’il n’aurait pas à l’affronter seul. Ses nouveaux amis seraient à ses côtés.

Aucun autre événement remarquable ne vint troubler le progression du groupe de voyageurs durant la matinée. La route était complètement déserte. Les compagnons installèrent donc le camp pour déjeuner mais ne s’accordèrent qu’un repas frugal : ils savaient qu’ils devaient arriver le plus tôt possible à Rougemélèze.
Après encore deux heures de marche, ils arrivèrent enfin  à l’embranchement qui depuis Pont-de-Pierre menait à la route de Rougemélèze. Cette route portait bien son nom car elle était bordée de part et d’autre de mélèzes qui s’élevaient fièrement vers le ciel céruléen. En contre-bas, ils pouvaient entendre le bruit du torrent dont ils ne pouvaient apercevoir le cours que par endroits. La route sinueuse qui s’enfonçait dans les collines Sumber conduisait les compagnons à traverser des paysages où les falaises cédaient la place aux prairies ou à des bois isolés.

Scrutant de temps en temps le paysage désert qui s’étendait devant eux, Alcarinquë examinait attentivement la route. Soudain, il s’arrêta.
« Des traces de sabots… récentes… il doit s’agir de la monture de Bercolan le lancier », conclut-il. “Personne d’autre n’a emprunté cette route depuis plusieurs jours. C’est surprenant”.
De son côté, Cafard n’hésitait pas de temps en temps à quitter le chemin pendant quelques secondes pour s’enfoncer dans les buissons environnants.
« Je ne perds jamais une bonne occasion de refaire de mes réserves ! » dit-il le sourire aux lèvres en montrant à ses compagnons de route les fleurs et les aromates qu’il venait de cueillir. « J’ai de quoi préparer deux doses de mon onguent miraculeux… et là, les aromates nous permettront de conserver nos provisions si nous devions nous arrêter pour chasser ».
Le ton de sa voix devint pour la première fois jovial. Les autres aventuriers échangèrent avec lui un sourire fugace, continuant d’avancer résolument.

Au cours de l’après-midi, un épais brouillard se leva. Leur progression devint plus difficile mais ils essayèrent de ne pas réduire la cadence. Par chance, la brume se déchira au début de la soirée. C’était au moment ils atteignaient enfin le départ de la piste vers la Vallée des Eaux Dansantes.
“Regardez” dit Draff, dont les yeux perçants se réjouissaient du confort de la pénombre qui venait couvrir les collines Sumber, “une petite bâtisse se trouve devant nous. Une ruine, devrais-je plutôt dire”.
En effet, seulement deux pans de mur s’érigeaient encore fièrement.
Alcarinquë adressa un signe silencieux à ses nouveaux amis. Tout le monde s’arrêta. Le jeune elfe de l’aube s’élança alors au milieu des ruines avec une agilité insoupçonnable pour un être de sa carrure.
Il revint quelques minutes après.
“Rien. Les ruines sont complètement désertes”.
“Une bâtisse aussi isolée… c’est surprenant, même pour des êtres de la surface” remarqua Draff. “Pourrait-il s’agir d’une construction liée à la mythique cité de Tyer Besil ?” réfléchit-il à haute voix.
“Tyer Besil ?” dit Melius. “Tu penses que la mythique cité naine pourrait se trouver par ici ?”.
“Non pas ici mais au-dessous. Selon la légende, Tyer Besil était une cité immense, qui occupait tous les tréfonds des collines Sumber. Les parois rocheuses qui nous entourent occultent plusieurs entrées secrètes selon ce qui se raconte. Mais personne n’a jamais pu le confirmer” remarqua le drow.

Pendant que la discussion continuait, l’esprit pratique de Cafard était ailleurs, accaparé par d’autres préoccupations. Le moine avait remarqué l’eau claire du ruisseau qui coulait à proximité : le courant n’était pas trop fort et la température paraissait un peu plus douce. “Un endroit idéal pour pêcher” pensa-t-il, avant de commencer à ériger un petit barrage.
Il fut rejoint par Melius qui observait avec attention les gravillons au fond du lit.
“Ces pierres sont différentes. Elles ne viennent pas des montagnes environnantes” constata-t-il surpris.
De son côté, Alcarinquë examinait les pierres utilisées pour ériger la bâtisse. Elles avaient été taillées et posées à sec, sans joint.
“Une construction extrêmement solide…”. Son regard continuait de balayer les lieux. “Mais pas de trace de feu ou de campement récent : nous sommes les premiers à passer par là, après Bercolan »melezes-eaux dansantes.

Melius s’était installé aux côtés de Cafard qui était complètement absorbé par la pêche. Après quelques minutes, le jeune moine tenait dans ses mains une première prise, une truite frétillante.
“Je crois que notre dîner commence déjà à se presser à la porte de notre table !” dit-il.
Melius regardait amusé la scène. Mais il essayait de concentrer : pour le moment il avait été capable de faire jaillir magiquement des flammes, mais jamais volontairement. Il éprouvait par moments un insoutenable sentiment de
“Je sens la flamme, je sens une énergie nouvelle et je devais pouvoir la manipuler, la contrôler… mais je n’y arrive pas”.
“Tu réfléchis trop Melius” dit Cafard. “Ton pouvoir trouve sa source dans les forces fondamentales du chaos, tu ne peux donc l’apprivoiser par ton seul esprit. Ton esprit et ton corps ne doivent faire qu’un : seulement alors tu pourras canaliser cet énergie, tu seras alors en accord avec elle… un peu comme un instrument de musique”.
“Je crois comprendre ce que tu veux dire” dit Melius. Il respira à fond et essaya à nouveau, cette fois en s’abandonnant au pouvoir qu’il sentait gronder en lui.
La flamme était là, loin dans les tréfonds de son esprit. Il devait aller la chercher , il devait plonger en lui-même et la laisser sortir.
Une flamme jaillit : sa couleur était violette mais elle brûlait comme une feu ordinaire.
Cafard sourit : le jeune homme avait réussi. Il faudrait des semaines, peut-être des mois avant que Melius ne maîtrise véritablement ses nouveaux pouvoir, mais le jeune apprenait vite.

Gwydn fouillait du regard les arbres environnants. Cela faisait déjà presqu’une heure qu’il cherchait, sans succès. Puis il remarqua un jeune hêtre : sa taille, sa couleur correspondaient parfaitement. De plus l’hêtre avait des qualités musicales non négligeables : son bois serait parfait pour réparer sa mandoline. Pour un dommage normal, il aurait pu simplement utiliser l’un des sorts qu’il avait appris mais là, la magie ne pouvait suffire : le bois avait été trop endommagé. Il commença donc à tailler avec précaution une branche sèche.
Il eut fini alors Cafard et Melius revenaient de leur partie de pêche.
Les trois amis remarquèrent alors l’homme revêtu d’une armure qui s’avançait dans leur direction. Il marchait lentement et il était encore trop distant pour qu’ils puissent distinguer clairement les traits de son visage.
Mais à sa démarche ils comprirent immédiatement qu’il était blessé.
Lorsqu’il fut plus près, ils purent remarquer les traces de griffes qui étaient visibles sur sa poitrine. Les blessures étaient à la fois étendues et profondes.
« Un ours fou a attaqué mon cheval. Il ne nous a laissé aucune chance. Ma monture n’a pas survécu. J’ai dû la quitter et je me suis résolu à rebrousser chemin. Je savais que vous me suiviez, j’espérais donc vous retrouver ».
« Bercolan ! » s’exclama Gwydn en le reconnaissant.
Le lancier s’arrêta un instant pour reprendre sa respiration.
“Un ours brun à coup sûr » dit Melius. “Il y en a beaucoup dans la région”.
“Oui, c’est vrai, c’était un ours brun. Mais je n’en avais jamais vu de pareil. On aurait dit qu’il était enragé”.
“C’est vrai, cela paraît étonnant” remarqua Alcarinquë en les rejoignant avec Draff. “En cette saison, les ours préparent leur hibernation et réduisent au maximum leurs activités diurnes. Le comportement que vous décrivez est très inhabituel”.
Melius baignait aussi dans l’incertitude. Mais il ne prêtait qu’une attention limitée à la discussion. Il aurait préféré parler de ses nouveaux pouvoirs et, encore plus, de les mettre à l’épreuve.
Cafard de son côté était bien trop absorbé par la fabrication d’un cade pour  tanner la peau de hyène qu’il avait déjà préparée.

Ils s’installèrent tous autour du foyer où les poissons pêchés par Cafard et Melius étaient déjà en train de griller.
“Il semblerait que nous soyons condamnés à poursuivre notre route ensemble” remarqua, non sans un pointe d’amertume dans sa voix, Bercolan.
Mais il n’eut pas le temps de conclure son propos : le silence environnant fut soudainement rompu par des croassements de corbeaux.
Tous les compagnons se cachèrent derrière les murs de la bâtisse en ruines. La protection qu’elle offrait était quand même mieux que rien.
Cafard se cacha aux côtés de Gwydn alors que Cafard grimpait dans un arbre et que Draff se cachait sous les feuillages denses d’un autre.
Ils comprirent rapidement ce qui avait alerté les corbeaux : un ours énorme retomba sur ses pattes antérieures et les toisa d’un regard injecté de sang.
Draff remarqua que son oreille droite avait été arrachée et du sang coulait de ses flancs. Il était affaibli mais il demeurait un adversaire formidable, renforcé par une rage sourde et incontrôlable.
Le temps s’arrêta quelques instants, puis le silence fut brisé par un croassement assourdissant. Les corbeaux qui avaient assisté à toute la scène s’étaient levés  dans le ciel : après avoir décrit quelques cercles, ils se ruèrent sur l’ours en visant  malignement ses yeux.
Folle de rage, la bête se tourna en direction des compagnons et chargea.
Gwydn brandit alors son arbalète d’un geste fluide et visa sa patte postérieure droite pour le ralentir.
De son côté, Alcarinquë empoigna son épée qu’il mania à plat pour simplement étourdir l’animal.
La tactique se révéla fructueuse : Gwydn essaya alors d’immobiliser la bête avec une corde, pendant que Draff s’avançait furtivement derrière elle, prêt à la frapper sournoisement. Les manoeuvres de l’elfe noir détournèrent un court instant l’ours, ce qui permit au barde de l’immobiliser et de le museler aidé de Cafard.
Mais les corbeaux n’arrêtèrent pas pour autant leurs attaques : après s’être levés une nouvelle fois dans le ciel, ils replongèrent sur la silhouette délicate de l’elfe. Malgré sa taille, les griffes et les becs des rapaces ne lui donnaient aucun répit. Alcarinquë était couvert de blessures qui saignaient abondamment.
Voyant son ami en difficulté, Gwydn commença à entonner une chanson aux accents gutturaux. Les notes s’échappant de sa bouche se diffusèrent progressivement dans le sol, lequel commença à trembler : la terre fut parcourue par une vague de plus en plus impétueuse qui s’abattit avec une violence inéluctable sur les oiseaux. Toute une nuée de corbeaux fut complètement balayée, laissant derrière elle des cadavres déchiquetés. Mais déjà une deuxième s’abattait sur Alcarinquë et lui raclait le visage.
Pour détourner l’attention des animaux, Melius commença à se concentrer : sentant au loin l’énergie du chaos, il tenta de la saisir pour la manipuler. Une flamme jaillit de ses mains en direction des arbres.
Mais malgré cela, les corbeaux allaient bientôt avoir raison de la résistance farouche de l’elfe. Après déjà avoir posé un genou à terre, Alcarinquë se retrouva projeté en avant puis plaqué au sol.
Jaillissant comme un éclat de pure énergie musculaire, Cafard se retrouva au-dessus du paladin, qu’il couvrit de la peau de la hyène géante qu’il avait récupérée. Les corbeaux arrêtèrent enfin d’attaquer Alcarinquë et cette diversion permit à Draff de les achever de quelques coups de dague.
La forêt était à nouveau plongée dans le silence.

Les compagnons soufflèrent pendant quelques instants. Mais déjà Draff était reparti. Il se dirigea d’un pas léger vers l’ours et lui coupa la gorge d’un geste précis. Après avoir nettoyé sa lame avec précaution, il s’approcha d’Alcarinquë qui vérifiait péniblement l’état de ses blessures. Ce n’était pas une dague drow, elle n’aurait pas résisté à la lumière du jour. Pourtant elle ne dégageait aucun reflet.
« Tu as perdu beaucoup de sang » dit l’elfe noir à l’elfe de l’aube d’un ton distrait.
« Certes ». L’élocution d’Alcarinquë était difficile. « mais cela ne t’autorise pas à prendre une vie lorsque cela n’est pas indispensable ».
« J’ai voulu simplement mettre fin à ses souffrances. C’était un être né pour être libre et non pour vivre entravé ».
Le drow pouvait-il vraiment avoir été guidé par la compassion ? Alcarinquë était perplexe mais la douleur le tenaillait et il résolut de renvoyer à plus tard cette question.
Pendant ce temps-là, Gwydn examinait la carcasse : elle était très amaigrie mais il ne put trouver d’autres élément particulier. Son regard fut alors attiré par le ciel étoilé au-dessus d’eux : Melius venait d’y dessiner un corbeau géant en traits de feu. Il sourit : le jeune ensorceleur progressait dans la maîtrise de ses pouvoirs de jour en jour. Il détourna son regard, à la recherche de Bercolan mais ne parvint pas à distinguer la silhouette du lancier de Yartar.
L’homme avait disparu ! Il chantonna quelques notes légères et des petites flammes bluettes apparurent au bout de ses doigts : il les dirigea dans les quatre directions en cercles de plus en plus large, espérant pouvoir identifier dans quelle direction il s’était éloigné. Sans succès. Ses amis lui confirmèrent du regard ce qu’il devinait.
Le barde courut alors en direction de son sac et découvrit qu’il avait été ouvert et fouillé. Il vérifia anxieusement son contenu : avant de partir, celui qui avait pris l’apparence de Bercolan avait parcouru son carnet de notes. Le livret relié de cuir fin était intact mais l’usurpateur avait eu le temps d’y inscrire en caractères pressés un message :

AVERTISSEMENT
NE LA CHERCHE PLUS
NE NOUS CHERCHE PAS
C’EST FINI

Gwydn serra le message dans ses mains et se leva. Il scrutait la forêt qui était plongée dans les ténèbres. Une colère sourde parcourait tout son corps.
« Jamais ! ».
A présent, des larmes creusaient ses joues.
« Jamais, vous entendez ? Jamais, je n’arrêterai de la chercher, dusse-je me rendre jusque dans les Abysses ! M’avez-vous compris ? Jamais ! ».
La forêt demeura silencieuse.

Melius s’approcha du barde et mit une main sur son épaule.
« Nous la trouverons… ensemble. ».
Draff s’avança à son tour.
« Je crois que notre ami n’avait plus besoin de ça… étrange non ? Se déchausser avant de disparaître dans la forêt ».
Il tenait dans ses mains les bottes de Bercolan, qu’il venait de retrouver un peu plus loin. Alcarinquë les examina perplexe. Comment interpréter ce qui venait de se passer ?
Cafard lut dans ses pensées : « Ce n’était pas un vrai lancier. Celui qui s’est présenté à nous comme Bercolan avait pris son apparence et usurpé son identité ».
« Est-ce vrai ? » demanda surpris le paladin à Gwydn. « Etais-tu au courant ? ».
Le barde demeura muet, se contant de soupirer et de détourner son regard. Mais Melius et Draff acquiescèrent à sa place : tous deux avaient lu le message qui avait été laissé dans le carnet de notes du demi-elfe.
Comprenant qu’ils ne pourraient pousser plus loin leurs investigations pendant la nuit, les compagnons organisèrent la garde du campement. Draff et Alcarinquë prirent le premier tour mais rien ne se produisit.
Lorsque Cafard, Melius et Gwydn vinrent pour le relever, Draff s’isola.

Il s’installa légèrement à l’écart et commença à réguler sa respiration jusqu’à la contrôler complètement avant pénétrer dans une transe profonde. Son champ de vision devint de plus en plus étroit, jusqu’à disparaître dans l’obscurité impénétrable de la nuit.
Progressivement, des images commencèrent à affluer dans son cerveau.
Il voyait l’Araignée. Elle tissait lentement, avec attention, la toile qu’elle a déjà conçue dans son esprit. Fragile pris isolément, chaque fils est la partie d’un piège supérieur et inexorable.
« L’Araignée prend ce qui lui revient de droit. Je dois suivre son exemple » pensa Draff en ouvrant les yeux. Il sortit alors de sa poche un objet de faire naine, une amulette turquoise en forme d’octogone accrochée à une chaîne en or. Une rune était lisible distinctement sur l’amulette, ressemblant à un grand F.
Mais déjà les premières lueurs du jour commençaient à embrasser les vallées de la Dessarin.
« Olydüriel… le nom secret du monde… » pensa Alcarinquë en ouvrant ses bras à la lumière de l’astre solaire.
Le paladin se mit à prier silencieusement pour faire appel à son sens divin. Il sentit alors distinctement le schisme qui déchirait Draff et Melius, une part de lumière et une part d’ombre.

De son côté l’ensorceleur avait repris ses entraînements. Ils parvenait de mieux en mieux à puiser dans l’énergie primaire. Cette fois il s’entraînait à écrire des messages dans le ciel. Gwydn souriait jusqu’à ce qu’il ne remarque que les dernières lettres tracées par Melius reproduisaient le message laissé par le change-forme à son attention.
Le barde se tourna violemment dans sa direction mais Melius haussa les épaules et adressa au demi-elfe un sourire désarmant : « Dédramatise, mon pote ! ».
Gwydn serra les poings mais ne répondit pas.
Draff lança une oeillade à son ami.

Après avoir soigneusement empaqueté leurs affaires, les compagnons se remirent en route. Après quelques lieues, ils découvrirent au détour d’un virage une scène d’une bataille. La carcasse d’un cheval se trouvait au milieu du chemin. Son corps avait été déchiqueté par des griffes puissantes. Les sacoches étaient encore accrochées à l’animal, toutes pleines.
Draff se mit à les inspecter.
« C’est bien la monture de Bercolan, si tel était son vrai nom » conclut-il pensif.
De son côté, Gwydn inspectait attentivement les alentours. Des pas s’éloignaient du chemin en direction du sous-bois, suivies de la trace d’une lourde charge que l’on traînait. Le jeune barde n’eut pas de mal à mettre à jour une tombe improvisée qui avait été creusée à la hâte dans la terre fraîche : le cadavre d’un homme s’y trouvait, enveloppé dans un tissu fin. Draff défit lentement le drap.
Des fleurs avaient été placées sur les yeux de la dépouille. Cafard les retira avec une gravité empreinte de respect. Aucun doute, il s’agissait bien de Bercolan : quoique margé de griffures et de morsures, le visage du landier de Yartar était parfaitement reconnaissable.
Un cri se fit entendre derrière eux. Gwydn, qui avait disparu revenait en serrant les poings.
« Il y a plusieurs traces de pas de l’autre côté. Deux personnes faisaient route ensemble : le vrai Bercolan était accompagné d’un deuxième voyageur. Il ne devait pas se douter du danger… ».
« Qui était ce deuxième voyageur qui arpentait le chemin avec notre lancier ? Je ressens ton trouble, Gwydn. Tu en sais beaucoup plus que tu ne veux l’avouer » dit Alcarinquë.
« Un change-forme » lâcha enfin le demi-elfe.
La stupéfaction se dessina sur le visage du paladin. Mais Gwydn ne resta pas observer la réaction de son ami : il s’éloigna d’un pas pressé pour offrir à Bercolan une digne sépulture.
Après environ une heure, alors qu’il contemplait son oeuvre, il tomba à genoux.
« Je ne pensais pas que mes paroles scelleraient ta destinée… » dit-il amèrement.
Alcarinquë demeura silencieux à ses côtés. Il lui tendit enfin l’oriflamme de Bercolan. Les change-formes préféraient les grands agglomérations, des endroits où leurs talents pouvaient s’épanouir naturellement. S’aventurer aussi loin, dans une région si isolée était pour le moins très inhabituel.
« Un tel change-forme pourrait-il être parmi nous ? ». Son inquiétude était à peine dissimulée.
Fuyant les pensées sombres qui l’avaient envahi, Gwydn fit face à son ami : « Non, je te rassure. Lis ceci ». Il lui tendit le message qui avait été griffonné dans son carnet.

Les compagnons reprirent une nouvelle fois leur route et commencèrent à monter la côte. Après quatre heures de marches, ils arrivèrent enfin au niveau d’un col : le moment était venu de préparer leur camp.
Cafard fut le premier à remarquer la stèle naine. Une rune y était inscrite. Déjà sur la route, les compagnons avaient pu remarquer la présence de diverses bornes de facture naine. Mais cette pierre était plus grosse et la rune était taillée de manière bien plus précise que les précédentes inscriptions.
« A l’évidence, cette stèle est spéciale : elle constitue un signal » remarqua Cafard.
Gwydn l’examine attentivement : « On dirait l’emblème du royaume oublié de Besilmer. Mais une étoile a été ajoutée ».
« Il faut enquêter » conclut Draff.
Pour mener leurs investigations, les compagnons décidèrent de se disperser. La fatigue de la marche leur pesait cruellement mais leur curiosité devait être épanchée.
Cafard fut le premier à remarquer quelque chose. « Venez par là : il y a une cavité obscure. L’odeur qui s’en échappe… à en juger je dirais qu’il s’agit d’une tanière… des animaux sauvages a priori ».Dessarin_01
Melius s’approcha. « Il y a beaucoup de traces ». Ses yeux étudiaient rapidement le sol. « Ici… ici… et là aussi ».
« Et pas que des traces de bêtes, regardez ! » dit Draff en pointant du doigt les inscriptions qui étaient parfaitement lisibles sur la paroi rocheuse.
Ils s’approchèrent.
L’ouverture menait à un couloir étroit dans lequel trônait un obélisque avec trois runes que Gwydn étudia attentivement.
« La première est celle du royaume de Besilmer, la deuxième est l’emblème de… la cité de Tyer Besil. Mais je n’arrive pas à reconnaître la troisième ».
Alcarinquë opina de la tête. « On dirait que nous avons effectivement découvert un passage menant à Tyer Besil, probablement une entrée secondaire ».
Gwydn se saisit d’un tissu blanc et de cendres pour procéder à une relevé des runes.
« Alors ? » dit Draff. « Nous poursuivons ou pas ? »
Lisant la réponse dans les regards de ses amis, Alcarinquë trancha « Nous poursuivons ».
Les compagnons s’avancèrent, éclairés par la lumière vacillante des torches qu’ils venaient d’allumer. Soudainement, un bruit sec les figea.
« Un piège ! Que personne ne bouge » mit en garde Cafard, tout en scrutant autour de lui. « Je ne vois rien. Je crois que, fort heureusement pour nous, le mécanisme ne fonctionne plus, probablement depuis des siècles ».
« Eh bien, pour une fois que la fiabilité des nains est prise à défaut, nous n’allons pas nous en plaindre ! » sourit Draff. Les autres le récompensèrent d’un regard noir.
« Pour le coup ce sera toi à ouvrir la marche » répliqua Alcarinquë. « Moi je t’emboîterai le pas et les autres nous suivrons ».
Draff haussa les épaules : il était bien conscient que par sa naissance et ses talents il était le mieux à même pour guide leur progression vers le complexe de Tyer Besil. Si même une infime partie de ce qui se racontait sur la fabuleuse cité naine était vrai, les constructeurs de celle-ci avaient dû placer de nombreuses mesures de protection contre les intrus.

Ils reprirent la marche, silencieux.
Après quelques mètres, Draff fit signe à ses amis de s’arrêter. Il avait aperçu des petits yeux rouges au loin, qui brillaient d’une petite lueur maligne.
« Des rats… », chuchota l’elfe noir.
Gwydn décida de mettre fin à l’obscurité qui les oppressait. Il commença à fredonner une mélodie douce et un globe de lumière se forma à quelques centimètres de son visage. Ses amis lui échangèrent un regard reconnaissant.
Draff en profita pour descendre plus loin, silhouette frêle qui ne projetait qu’une ombre froide et mortelle puis retourna pour leur confirmer qu’ils pouvaient avancer.
Ils pénètrent ensemble dans un couloir plein de crasse. Trente marches descendaient vers une pièce immergée dans une obscurité impénétrable. Mais malgré cela, ils pouvaient entendre distinctement un bruit troublant : des rats chicotaient plus bas, des centaines ou peut-être même des milliers de rats.
Melius frissonna. « Ils se méfient de nous mais cela ne me rassure guère ».
« En effet » acquiesça Cafard.
Gwydn fit avancer son globe de lumière. « Regardez ! » nota-t-il avec soulagement « ils reculent pour éviter l’éclairage ».
Les cinq amis pénétrèrent dans la salle et purent enfin commencer à l’examiner. Diverses cavités étaient visibles dans le plafond ainsi que de plus petits trous contre les bords. L’air était humide.
Les rats commencèrent à se ruer vers la sortie, visiblement effrayés.
« Ne dressez aucun obstacle sur leur passage ! » cria Melius. Son conseil se révéla pertinent : les rats les évitèrent et disparurent rapidement derrière eux.
Draff observa le fond de la pièce. Une porte s’y trouvait, sur laquelle une gravure avait été sculptée. Tout en se maintenant à distance il commença à parcourir de ses doigts agiles la surface de la menuiserie. Il détourna son regard et commença à examiner le mur à côté de la porte. Neuf blocs de pierre se détachaient.
« Qu’est-ce donc que cette énigme ? » dit Alcarinquë, interloqué.
Gwydn lança un sort d’identification sur la serrure. « Elle n’est pas magique ». Il l’étudia alors avec attention.
« Il s’agit d’une suite numérique… regardez. Ces symboles sont des nombres. 1 – 2 – 3 – 5 – 8 pour la précision.Dessarin_04Dessarin_05
« Il faut alors appuyer sur 10 ? » proposa Melius.
« Non, pas si vite. Observez : 1 et 2, cela fait 3. 2 et 3 cela donne 5 et 5 et 3, 8. Chaque nombre est le résultat de l’addition des deux nombres qui le précèdent. J’ai entendu parler de cette suite, inventée par un mathématicien de Château-suif. Fib’Onaccyh, je crois ».
Il compta à nouveau puis avec assurance il conclut : « Il faut appuyer sur la rune représentant le nombre 13 ».
Le jeune barde fit reculer tout le monde et commença à se concentrer. L’air parut se figer à un endroit et une silhouette apparut.
« Un serviteur invisible ! » remarqua Alcarinquë, décidément impressionné par les ressources de son ami.
Gwydn instruisit la force magique pour lui ordonner d’appuyer sur le bloc de pierre. Sans succès.
« La force à déployer est trop importante » lança-t-il déçu. Il se saisit de son arbalète mais la corde de son arme lâcha. Personne ne voulut soutenir son regard après ce deuxième coup du sort.
« Parfois il faut prendre des risques ! » dit Alcarinquë qui s’avança avec assurance vers le bouton de pierre. Celui-ci s’enfonça silencieusement dans la paroi. Un gros bruit de mécanisme se fit entendre et, à leur grand soulagement, la porte s’ouvrit lentement et, après avoir pivoté sur elle-même s’escamota sur le côté.
Gwydn retrouva toute sa curiosité. Une voix lui disait au plus profond de son être qu’il était exactement là où il devait être. Il avait dû quitter  sa forêt et les siens. C’était le prix à payer pour explorer cette cité qui avait bercé les rêveries de son enfance. Le demi-elfe ressentit une force nouvelle le parcourir.

Les compagnons aperçurent alors une grande pièce bordée de hautes colonnesDessarin_02. Ces éléments de structure étaient ornés de bas-reliefs délicats.
« Encore une porte » remarqua Draff avec une pointe de frustration en pointant du doigt le fond de la salle. Mais son regard changea en apercevant à côté un coffre rongé par les moisissures.
« Nous sommes les premiers à pénétrer dans cet endroit depuis très longtemps » dit Cafard tout en examinant attentivement les colonnes. « Les pieds sont identiques… mais celles plus près de la porte comportent des motifs différents ».
« Encore des nombres » dit Gwydn. « 4 et 31… et une sorte de plan… »

Dessarin_06« Et encore une énigme » soupira Draff qui, de son côté, examinait le coffre. Il était malheureusement fermé à clef. L’elfe noir sortit ses outils de voleur et parvint à crocheter le coffre. Il y découvrit huit petits sacs, une bouteille ainsi qu’un parchemin.
« Voyez cela » dit l’elfe noir en déchiffrant l’écriture hésitante qui sillonnait la surface du document.

Dizaine 13 de l’an 899
Chevalier, tu trouveras ci-bas la solde pour tes hommes et toi.
Pour la porte, il nous faudra trouver la clef ou passer plus simplement par la Cité.
Que la veille nous garde.
 Asgral, Maître Chevalier de la Corde d’Argent

« J’ai entendu parler de l’ordre de la Corde d’Argent. C’était un ordre chevaleresque qui a atteint son apogée avant la grande guerre contre les orcs »
dit Gwydn.
Alcarinquë reçut un choc terrible et recula de vingt pas : un grondement sourd envahit la pièce. La pièce commença à vibrer.
« Il faut agir et vite ! » lança Melius.
« Vous avez entendu ? Je crois… c’était un cri sépulcral » frissonna Gwydn.
« Vite mon ami ! » dit Alcarinquë à Draff.
Le roublard ramena ses outils à la hâte près de la porte du fond. « Celle-là est beaucoup plus compliquée, il me faut un peu plus de temps… ».
Un nouveau tremblement lui coupa la parole. La secousse avait été formidable mais cette fois, les compagnons entendirent avec horreur des voix. Puis le bruit d’un orage.
« Cela s’intensifie de minute en minute… vite ! » cria Alcarinquë.
« Encore un moment ! » dit Draff. Mais sa pince se cassa net.
« Sortons alors ou nous allons y rester tous ! » dit Cafard.
Les compagnons se regardèrent. Ils étaient si près du but. Et pourtant… et pourtant ils savaient tous que le moine avait raison.
A contrecoeur ils durent se résoudre à ressortir.
« Nous devrions au moins établir une carte pour mémoriser l’entrée que nous avons découverte » dit Melius.
Gywydn le rejoignit et après quelques minutes ils purent disposer d’un document décrivant l’entrée et annoté des runes qu’ils avaient relevées.
« Nous pourrons y revenir après » précisa Cafard, comprenant la frustration de ses amis.
« Oui, c’est vrai. La priorité est maintenant de se rendre à Rougemélèze » acquiesça Alcarinquë.
Ils décidèrent de s’accorder quelques heures de repos.

Plus tard dans la journée, la progression vers le haut du col ne fut interrompue par aucun événement remarquable.Descente Col de la garde
« Voilà la plaine enfin. Nous nous trouvons à environ trois heures de marche de Rougemélèze » dit Alcarinquë. La petite agglomération était en effet perceptible, au loin.
« Le temps paraît avoir changé » remarqua Melius.
Tout le monde éprouva un sentiment inexplicable de soulagement.
« Quelque chose a dû se produire sous ces collines… » perçut Cafard dont les sens étaient à l’affût. Mais il ne fut pas en mesure de préciser sa pensée.
Tandis qu’ils continuaient de scruter la plaine au-dessous d’eux, Alcarinquë leva brusquement son index au ciel : une forme volait dans leur direction. Soudain aux aguets, les compagnons concentrèrent leurs regards dans sa direction, à l’exception de Draff qui était très gêné par la lumière du soleil. Ils distinguèrent un vautour géant, monté par un homme en armure. Le volatile et son cavalier passèrent au-dessus des aventuriers en les ignorant complètement. Puis deux autres apparurent dans le ciel, puis cinq autres encore.
Cafard nota alors avec horreur : « Regardez ! Ils tiennent des filets dans leurs serres… ils transportent… des enfants ! ».
Les compagnons se cachèrent pour mieux étudier la scène et comprendre ce qui se passait. Mais quelques enfants parmi les prisonniers les remarquèrent.
« A l’aide ! Aidez-nous ! » crièrent-ils, les yeux chargés de larmes.
Un vautour se tourna dans la direction des compagnons pour les prendre en chasse.
Les compagnons réagirent alors comme un seul homme.
Gwydn mit un grand coup d’épée dans les pattes du vautour. Nullement incommodé, le cavalier blessa Draff avec deux carreaux d’arbalète  tirés dans le dos.
« Pas vraiment loyal, l’ami ! » murmura l’elfe noir pris de douleur.
Melius vint immédiatement à sa rescousse et manipulant l’énergie tellurique qui imprégnait l’ensemble des terres environnantes projeta un grand rocher en direction de leur adversaire. Le projectile s’abattit avec fracas contre le cavalier ailé et sa monture : le crâne de la créature fut pulvérisé par le choc.
Tout en détournant leur attention, Gwydn commença à chanter une mélodie douce qui redonna confiance à ses quatre amis.
Le cavalier mit alors un pied au sol mais n’eut pas le temps de reprendre ses esprits : d’une geste fluide, Alcarinquë enfonça son épée elfique dans le flanc de l’homme, parvenant à déjouer la protection de sa sombre armure.
Le cavalier réprima un râle de douleur, qui se noya dans un gargouillis étouffé lorsque Cafard l’acheva en plongeant ses dagues dans son cou.
Reprenant leur souffle les compagnons se tournèrent immédiatement en direction du ciel. Mais les autres montures avaient déjà disparu.

Melius tomba alors à genou, abattu. L’image de ces enfants prisonniers lui était insupportable : elle lui rappelait bien trop de souvenirs douloureux.
Pendant ce temps-là, Draff essayait de soigner sa blessure. En vain. Il ne parvint qu’à faire saigner abondamment la plaie laissée par le carreau d’arbalète. Cafard s’approcha alors de l’elfe noir pour le soigner.
Alcarinquë et Gwydn avaient désormais rejoint Melius qui s’était tourné vers le corps du cavalier pour l’inspecter. Le jeune ensorceleur découvrit près de la blessure laissée par l’arme d’Alcarinquë un tatouage, qu’il montra à ses deux amis.
« Regardez : il n’est pas identique à celui des moines qui ont attaqué Béliard mais sa facture s’en rapproche. Que se passe-t-il par ici ? Quelles forces ont décidé de se déchaîner dans la région ? ».
« Difficile de le dire pour le moment » songea Alcarinquë. « A pieds nous ne pourrons jamais rattraper les cavaliers ailés et leurs prisonniers… et je crains que nous ne puissions trouver plus de réponses ici. Il nous faut avancer vers Rougemélèze car c’est de là-bas que venaient ces hommes et leurs montures ».

Quelques regards échangés et les compagnons se décidèrent, à regret, à reprendre leur chemin en direction du comptoir commercial des collines Sumber. D’un commun accord, ils s’engagèrent dans une marche forcée pour rejoindre Rougemélèze avant la tombée de la nuit.

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