D’Opium et de Crocs. Une aventure dans l’univers de Night’s Black Agents (première partie)

Lettre d’Osman Hamdy Bey au Grand Vizir Ahmet Şefik Midhat Pasha du Calife Abdülhamid II, 21 janvier 1877. 

Bab-i_Ali

Ô Grand Vizir, maître de la Sublime Porte, je vous salue ! 

Tout a été fait, ô Grand Vizir, selon vos désirs. 

Les leçons amères de la Conférence de Constantinople, l’année dernière, à la suite des soulèvements en Bosnie-Herzégovine et des insurrections chrétiennes en Bulgarie, ont été retenues. Nous savons désormais, vous et moi, que la Russie prépare sa revanche et qu’il ne nous suffira pas d’une constitution pour sauvegarder l’unité de l’empire. Je ne doute pas un seul instant que les puissances de l’Europe, ivres de conférences diplomatiques et de droit international, ne résisteront pas au plaisir de nous accuser de réintroduire la barbarie sur le continent. La guerre est sur nous ! 

C’est pourquoi, ainsi que vous l’avez souhaité, ô Grand Vizir béni par le Très-Haut, j’ai agi de la plus discrète des façons, n’engageant à aucun moment la souveraineté du Calife et ne citant jamais votre sublime fonction. De façon officieuse, comme nous en étions convenus, j’ai réuni les agents dont nous avions sélectionné ensemble les profils. Tous ont accepté d’agir dans l’ombre et, le cas échéant, de mourir dans l’indifférence de leurs gouvernements respectifs qui nieront toute implication. Comme vous le souhaitiez, trois d’entre eux sont des ressortissants de l’empire britannique, et nous pourrons éventuellement utiliser leur échec à notre avantage, si leur expédition tourne mal. 

Le lieutenant Frederick Burnaby semble être un homme d’action avisé, qui saura prendre le recul nécessaire, contrebalançant, je pense, les audaces du jeune médecin militaire George Stoker. Andrew Crosse, le géologue, est un spécialiste des Carpathes et sa connaissance du terrain sera précieuse, même si sa lubricité assumée est la honte de ses coreligionnaires. Quant au Hongrois, Armin Vambéry, l’auteur du Q’ran Scorpio, son arrogance est pire encore que l’humour fielleux des britanniques, mais je dois admettre qu’il connaît mieux que quiconque les langages antiques et l’obscur corpus hanté de légendes de ces terres de brumes et de superstitions.

Allah est Grand !

S’il y a une sombre puissance à l’oeuvre sous la surface d’une chrétienté agressive et revancharde, il le saura. Je leur ai présenté un exposé clair de la situation en Roumanie et fourni tous les éléments dont ils avaient besoin pour commencer leur enquête officieuse. Du massacre hideux dont on nous  accuse, de l’autre côté des Carpathes, ils écarteront les voiles religieux, pour en identifier les raisons profondes, peut-être indicibles. Et de l’exécution, apparemment par rétorsion, des paysans turcs musulmans de la région de Tirnova, peut-être de leur seigneur local, ils nous diront s’il faut y voir le poing sanglant du Tsar, ou la marque indélébile de l’Orgueil d’Iblis.

Ô Grand Vizir, sois assuré que chacun de mes actes sert la Sublime Porte.

Osman Hamdy Bey


Lettre d’Andrew F. Crosse à son père, Robert F. Crosse, 25 janvier 1877.

  Balkan_boundaries1876map1914

Mon Père, 

J’espère que cette lettre te trouvera en bonne forme, et sans doute, je m’en excuse, viendra-t-elle interrompre l’une de tes expériences extraordinaires sur l’énergie électrique (je t’imagine souvent, dans ton laboratoire, les cheveux toujours en bataille, provoquant des éclairs en miniature qui font tourner une hélice comme si elle était animée par le souffle d’un dieu invisible). Tu as toujours été, pour moi, l’incarnation d’un Zeus de la Recherche, Père, et je sais qu’à la fin tous reconnaîtront la valeur de tes travaux. 

Une fois encore, ton fils unique est en marche, traquant les lignes de forces chtoniennes, caressant amoureusement l’échine minérale du monde, sans omettre, de temps en temps, d’accorder de son attention à celle des plus belles femmes de l’Orient. Me voilà, après un séjour à Constantinople, en route pour les Balkans et la Roumanie. Je suis en mission, mais je ne saurai t’en dire plus, sous peine de voir cette lettre déchirée par un fonctionnaire subalterne que le billet que j’ai glissé dans l’enveloppe n’aurait pas suffi à amadouer.

Mon équipage est pour le moins hétéroclite. Nous avons pris le train, au départ de Constantinople jusqu’à Andrinople, sur la frontière turco-bulgare, délaissant le coeur de l’empire ottoman pour ses marches européennes. Sous le paysage changeant, qui s’enténèbre et verdoie, je sais que la pierre parle toujours la même langue, celle lente de la tectonique que j’ai apprise à déchiffrer depuis tout petit, lorsque je m’allongeais à même le sol pour écouter la Terre respirer, tandis que tu te refusais obstinément à descendre de ton Olympe pour venir jouer avec moi. Je ne t’en veux pas, Père : ton absence m’a ouvert la porte d’un univers sur lequel le temps n’a pas de prise. 

imageserverÀ Andrinople, mes compagnons et moi avons été accueillis par des Bachis-Bouzouks (je t’en ai dessiné un, regarde…) qui auraient aussi bien pu être des golems, tant leur port est raide, et leur visage fermé. Leur chef s’appelle Demir Kozen Akinji, et, dès le premier regard, j’ai vu qu’il nous méprisait de tout son être. Demir doit nous guider jusqu’à Tirnova, où il nous faudra…  Mais je m’égare, Père, ce doit être l’effet de l’opium que nous avons fumé toute la nuit. Ces mercenaires nous mentent, je ressens toute leur tension, Père : elle est pour moi comme une poussée de lave qui annonce la colère dévastatrice du volcan. À la première occasion, ils nous trahiront, je dois le dire aux autres. Et puis, il y a ce bulgare, Kerem, qui semble avoir vécu quelque horrible massacre, et… Je me tais. 

Après Andrinople, d’un intérêt tout relatif, nous avons chevauché droit vers la Roumanie, pour attendre le petit village de Jeni-Zagra, sur le contrefort oriental des Carpathes. Tu sais à quel point j’aime cette région, profondément attachée à ses racines féodales. Les châteaux, ici, ont la couleur sombre de la pierre, et surlignent des frontières naturelles si escarpées qu’elles ne devraient jamais être franchies. Je me demande souvent, si Dieu n’a pas dessiné les Carpathes non pour empêcher les étrangers d’entrer, mais plutôt pour interdire aux démons magmatiques d’en sortir. Les gens d’ici sont rudes comme du granit, Père, et leurs paroles ont la rugosité de la pierre ponce. 

Je vais confier cette lettre à un paysan qui repart vers Andrinople, peut-être t’arrivera-t-elle… 

Ton fils qui t’aime, 

Andrew


Lettre de George Stoker à son frère, Thornley Stoker, du 27 janvier 1877.

 

Mon illustre frère, 

J’espère que tu vas bien et que tu n’as pas encore disséqué tous tes collègues de l’Académie royale de chirurgie de Dublin.

Je t’écris cette brève missive depuis Hankoï, l’un des plus reculés villages de la chaîne des Carpathes, en Bulgarie orientale, à quelques 200 kilomètres de la frontière turque, où je marche en direction de la petite ville fortifiée de Tirnova, entouré de Bachis-Bouzouks hirsutes et de militaires britanniques ; et, surtout, aux côtés d’Armin Vambéry en personne.

Je te jure, mon frère, que c’est la plus stricte vérité et que, conformément à la devise de notre famille, mon comportement reste honorable, quoi qu’il m’en coûte. 

Je m’apprête à découvrir, en médecin de la Croix Rouge internationale, l’un des plus grands charniers de notre époque tourmentée. Tu as peut-être entendu parler du massacre des chrétiens bulgares perpétré par les soldats ottomans, et de ces corps martyrisés entassés dans une grotte de la région, il y a quelques temps ? Sache que, manifestement, il y a eu d’autres tueries, en représailles. Des paysans musulmans auraient été exécutés par des chrétiens et il m’appartient, sinon d’en juger, du moins d’en rendre compte à l’autorité qui finance cette expédition humanitaire.

À dire vrai, je ne sais trop quel sera mon rôle, dans les jours qui viennent, car d’ambulance et de soins, les cadavres n’ont guère besoin. Tu serais bien plus à ta place que moi, ici. Tu pourrais, à loisir, étudier l’anatomie des autochtones, et savoir si les oreilles des musulmans sont plus longues que celle des chrétiens ou si ces derniers n’ont pas les dents plus pointues. La région, qui plus est, est riche en superstitions, tu pourrais également en disséquer quelques-unes, au nom de la science. 

Il reste que je peux échanger avec le grand Armin Vambéry et que c’est là une incroyable opportunité, pour un jeune homme. Ah, Thornley, Vambéry est un homme d’une culture extraordinaire. Il sait tout ce qu’il faut savoir. Il connaît les choses cachées depuis la fondation du monde. Il reconnaît, en linguiste, la moindre intonation vocale de ces peuples balkaniques trompeusement rustres.

Bulgarie_arm_MeyersHier, il m’a raconté la légende des « Ejderha Kardesligi », des « Frères Dragons maudits » qui vivaient ici, au coeur de ces montagnes noires, il y a des éons. Ces chevaliers chrétiens avaient trouvé, paraît-il, le secret de la vie éternelle ; plus rien ne pouvait les tuer, sauf un pieu de bois profondément planté en plein coeur. D’après Vambéry, ils étaient même capables de survivre dans les flammes. Il en parle longuement dans son livre, le Scorpion du Quran. Ils auraient fait une sorte de pacte avec les démons. Tu en doutes, n’est-ce pas ? 

Mais, bien sûr, rassure-toi, Vambéry m’a révélé la vérité historique, cachée derrière la légende, mon frère. Elle est, ô combien, plus rationnelle. En réalité, les chevaliers-dragons étaient des guerriers d’élite de l’ancien empire bulgare, qui en défendaient la grandeur autant que les frontières. Ils furent impitoyablement massacrés par les Turcs et leurs châteaux, à quelques exceptions près, réduits en cendres.

Ce qui explique peut-être la couleur de la roche qui nous entoure.

Il n’en reste pas moins que cette légende me fascine et me hante, ce soir. Tu me pardonneras cette entorse à la rationalité médicale, mais, vois-tu, je me dis que l’âme damnée des chevaliers bulgares erre encore, en hurlant, entre ces montagnes noires. 

Qui sait, mon frère ? Il est peut-être des charniers capables de réveiller le Dragon ? 

Ton frère qui t’admire, 

George


 

 

 

Une réflexion sur “D’Opium et de Crocs. Une aventure dans l’univers de Night’s Black Agents (première partie)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s