D’Opium et de Crocs. Une aventure dans l’univers de Night’s Black Agents (seconde partie)

Extraits du carnet de notes d’Armin Vambéry, le 28 janvier 1877.

graal2Nous avons atteint Tirnova, hier au crépuscule.

La ville, bien qu’elle soit un centre économique, m’est apparue morne, comme écrasée par une peur ancestrale, malgré ses fortifications. Au loin, vers l’Est, on entend ce qui ressemble à des mouvements de troupes en armes et, parfois, des essais d’artillerie. Les Russes, très probablement, qui se préparent. La guerre risque bien d’éclater avant que nous n’ayons pu éclaircir la question du charnier, tout proche. 

On ne sait pas vraiment si le Turc Kerem Amanoglu est un miraculé des massacres perpétrés par les chrétiens ou s’il est le prisonnier soumis des Bachis-Bouzouks. Son regard est fuyant, hanté, très intéressant. Il semble avoir renoncé à s’échapper de ce monde. Le lieutenant Burnaby a réussi à le faire parler, lors de notre dernier bivouac. Ses propos restent peu cohérents, offrant un piètre matériau narratif, mais j‘ai pris quelques notes, que je remets en forme ici :

Selon Kerem, le prince local, un Turc du nom d’Ekim Dal aurait perdu la raison après la mort de son épouse en couches et de son fils nouveau-né et unique héritier, Akram. Il aurait eu, par ailleurs, des pratiques seigneuriales quelques peu discutables, et une interprétation médiévale de l’ancien « prix du sang », en se faisant attribuer des jeunes filles prises dans les villages alentour, pour son usage personnel. Les paysans chrétiens, convaincus qu’il pactisait avec le diable auraient décidé de le punir. Selon Kerem, le prince est mort à l’heure qu’il est. 

Ces assertions, proférées par un homme à demi-dément, ont pourtant été confirmées dans la journée par Mamsir Nasch, l’unique médecin de Tirnova qui nous a reçus dans sa modeste demeure, et qui a bien voulu répondre aux questions pressantes de George Stoker, pendant que le géologue s’éclipsait avec la servante, sans doute pour l’interroger plus avant. Nasch a confirmé le kidnapping du seigneur Dal, et sa disparition dans la Dyalvolskoldo, la « Caverne-de-Soufre », avec la plupart des Turcs de sa maisonnée.

Des tremblements de terre inexpliqués auraient eu lieu, par ailleurs, durant ces événements.  

Il est clair que je tiens là, la matière d’un nouveau roman. 

Il me faut réfléchir à un titre…  


 

Compte-rendu du Colonel F. Burnaby, le 29 janvier 1877.

L’Horreur.

Ce matin, nous nous sommes rendus à la grotte du charnier, pour rendre compte des massacres.

Dans l’épaisse pénombre, les veines de marbre, d’un rouge carmin rayonnent de façon presque surnaturelle. Elles ont d’emblée fasciné notre géologue, Mr Crosse. Presque autant que l’affriolante servante du docteur Nasch, à dire vrai. Subjugué, il n’a cessé de frotter, de caresser, cette roche sombre, qui semble avoir été plusieurs fois recristallisée par des températures extrêmement élevées. Crosse était si concentré sur l’étude des parois rocheuses qu’il aurait marché sur cet exemplaire du Coran, si le jeune George ne l’avait vu juste avant.  

C’est au moment précis où il l’a pris entre ses mains et remarqué qu’il était tout maculé de sang, que les créatures des ténèbres nous ont attaqués. J’ai cru entendre, juste avant, le chuintement de l’eau et comme un bruit de griffes raclant la roche. 

Puis, ce fut le chaos.

Puis, ce furent les crocs.

Les morsures, et l’odeur pestilentielle qui vous saute à la gorge.

Je suis parvenu à ceinturer l’une des créatures qui me tombait dessus, tandis que Mr Crosse a tenté, lui, d’en empaler une autre, sur une stalagmite. Dans la pénombre, nous les devinions à peine. Pâles, verdâtres, humanoïdes, efflanquées, caricatures de cadavres animés.

« Des goules, ce sont des goules », a crié Mr Vambéry, d’une voix bien trop aiguë.

George, sans réfléchir, a tenté de brandir l’exemplaire du Coran pour repousser celles qui le cernaient, mais cela n’a donné aucun résultat. En revanche, le poignard dans la gorge, même si leur sang semble être si visqueux qu’il ne sait plus comment s’écouler, a semblé donner quelques résultats.

C’est alors que le Vampire s’est manifesté. Venu du plus profond de la grotte, il semblait commander aux goules, drapé dans un grand manteau. 

nights-black-agents-hero« Iblis Ackbar ! », tel fut son cri strident.

Au final, c’est le plus jeune et le plus inexpérimenté d’entre nous, qui nous sauva. Obéissant à une impulsion, ou se souvenant peut-être de l’une de ses nombreuses discussions avec Mr. Vambéry, le jeune George a brandi un simple pieu de bois, exhibé de son sac à dos, et l’a planté, d’un geste sûr, avec une précision chirurgicale, dans la poitrine du démon, qui, l’instant d’après, tombait en poussière. 

« C’etait le Prince. C’était Ekim Dal », a dit alors Kerem, d’une voix blanche. À genoux, entre deux vomissements, il a prétendu avoir reconnu ses vêtements, et peut-être l’expression hautaine de son visage. 

Les goules, en définitive, nous les avons vaincues en les repoussant vers l’entrée de la grotte, en les exposant à la lumière du jour. Elles sont parties en fumée, sans un cri, dans un silence surnaturel, sous le regard fou des Bachi-Bouzouks effarés.

Je me souviens qu’une fois sortis précipitamment de la grotte, l’un de nous a dit : « Il faut y retourner, fouiller les ténèbres plus profondément. Il y a peut-être des survivants.  » C’était probablement Mr. Vambéry, mais je ne puis en jurer. 

Nous nous sommes préparés, comme jamais auparavant.

Chacun de nous a pris un moment pour le faire, pour choisir ses armes, peser sa détermination. Vambéry, tout comme moi, a frénétiquement pris des notes dans son carnet. Peut-être écrit-il déjà un nouveau roman, plein de fureur et de sang ? Se doute-t-il, comme moi, qu’il y a une possibilité élevée que personne ne les retrouve et ne les lise jamais ?  

Que Dieu guide nos pas dans la nuit, et qu’Il sauve la Reine et l’Angleterre ! 


 

Lettre de George Stoker à son frère, Thornley Stoker, du 2 février 1877. 

 

Mon très cher frère, 

Ce qui va suivre te semblera être le fruit de la démence. Tu pleureras la conscience égarée de ton pauvre cadet. Tu chercheras peut-être à me retrouver, puis à me faire interner. Tu refuseras d’accorder tout crédit scientifique à ce qui est décrit ici. 

Pourtant, je te le jure, tout est vrai.

« Quid Verum atque decens »

Telle est la devise de notre famille et elle doit être respectée.

Si je devais ne pas te survivre, c’est à toi, ô illustre et brillantissime frère aîné, qu’il reviendrait alors de rendre la vérité au monde, de faire en sorte qu’elle soit honorablement transmise aux générations futures, même si pour cela, oui, j’ose te le dire, il te fallait renoncer jusqu’à ta chaire d’anatomie, à ta rationalité européenne, à tes certitudes. Tu le feras, comme moi j’ai affronté la nuit. En Stoker, la tête haute, le regard droit. 

Car le monde n’est pas tel que nous le pensions, mon frère.

Il est animé de forces sombres, infiniment plus puissantes que celles de la science.

Tu crois connaître la vie grâce à tes études d’anatomie, mais il est des créatures ancestrales dont la morsure est plus précise que ton scalpel. Mes compagnons et moi-même les avons affrontées, il y a trois jours, après avoir découvert la grotte du charnier, près de Tirvona. Nous avons emprunté un boyau souterrain, qui semblait avoir été creusé à la main par des paysans réduits en esclavage, grattant la roche jusqu’à s’en faire éclater les ongles, puis étayant le chemin parcouru avec les fémurs de ceux qui n’avaient pas survécu aux ténébres et à l’humidité.

Ce passage chtonien nous a conduit jusqu’au cimetierre privé du château du prince turc Ekim Dal, et là, alors que les étoiles lointaines nous dardaient leur lueur glacée, nous avons affonté le Mal incarné. 

Celle qui triomphe de la mort, l’épouse morte en couche d’Ekim Dal elle-même, nous attendait pour nous faire payer notre audace, nous faire ravaler notre raison, et nous sucer l’âme jusqu’à la moëlle. La vampire voulait nous étreindre pour nous faire comprendre le véritable sens de l’amour, celui qui laissent battantes les portes de la vie. Mon frère, elle voulait nous posséder tous, et nous sucer jusqu’à ce que mort s’ensuive.

La vampire voulait faire de nous ses pairs, comme elle l’avait fait de son prince, de son fils.

Je ne sais pas comment nous nous en sommes sortis.

Je n’ai, je le crains, que des brides de souvenirs, des images saccadées à t’offrir, comme du sang qui gicle d’une blessure béante. Je me souviens d’Andrew, notre géologue, tentant d’électrocuter la créature avec sa dynamo, puis, plus tard, étreignant le corps inaminé d’une toute jeune fille, qu’il prétendit être la cousine de la servante qu’il avait séduit. Je revois encore le colonel Burnaby, prostré, lui le soldat aguerri, incapable de toute véritable décision. Et le grand Armin Vambéry, deux gousses d’ail plantées dans les narines, le regard fou, hurlant de peur ou d’exaltation. Je me vois, frère, brandir un pieu, raide et précisément taillé, viser le coeur qui ne battait plus.

Et pousser, pousser, de toutes mes forces. 

L’aube est grise. Je ne reverrai jamais Constantinople. 

Sur ma langue, le goût ferreux persiste et ne s’en ira plus.  

Mon frère, veux-tu savoir ce qu’est vraiment le sang ? 

Tout.

Le sang est tout.Nights-black-agents-teaser-708x404


 

Coda :  la crise des Balkans (1875-1878), vue par Armin Vambéry, extrait de ses « Mémoires », publiés à titre posthume, en 1916.

J’ai étudié les langues et les moeurs d’une bonne vingtaine de peuples, durant ma vie d’écrivain. Mais la Hongrie reste ma patrie. Je dis bien la Hongrie, et non pas l’Autriche, à laquelle, au fond, elle n’a associé son destin que pour des raisons dynastiques ; encore a-t-elle pris soin de conserver son autonomie gouvernementale et sa Diète. Mes parents, juifs et extrêmement démunis, n’ont jamais accepté ce funeste Compromis de 1867. Et ils m’ont appris que l’amour de la Nation vient toujours du ventre, jamais des traités. 

Et c’est bien en Hongrois, que je m’exprime ici, au soir de ma vie, et accepte de revenir sur les sombres événements qui se déroulèrent à Tirnova, dans les derniers jours du mois de janvier 1877, et l’impact qu’à mon sens ils eurent sur l’embrasement du monde qui devait suivre. Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas tant la dimension surnaturelle des créatures qu’il me fallut affronter, aux côtés de trois Anglais, mais bien leurs conséquences humaines, qui, en définitive, furent infiniment plus sanglantes. 

Le fragile équilibre diplomatique entre l’empire Ottoman et la Russie ne devait pas survivre à l’affaire des charniers de Tirnova. Les provinces de Bosnie et d’Herzégovine se soulevèrent, et la Serbie (protégée de la Russie) vola au secours des slaves, harcelés par les Bachi-Bouzouks, troupes irrégulières de la Sublime Porte. La guerre ouverte entre les Turcs et les Russes éclata le 24 avril 1877, soit moins de trois mois après les événements de Tirnova. L’armé russe écrasa rapidement les troupes turques, moins bien équipées, et, Demir Kozen Akinji trouva la mort dans l’une des toutes premières escarmouches.

Le Traité de San Stefano du 5 mars 1878 consacra l’indépendance de la Roumanie, de la Serbie et du Monténégro. Mais, loin de stabiliser la région, ce traité la consuma de l’intérieur. Car, refusant la création d’une « Grande Bulgarie » qui aurait constitué une menace, l’Autriche-Hongrie et l’Angleterre demandèrent une médiation au chancelier Bismarck. Ce dernier, dans un Congrès international à Berlin, en juin 1878, parvint à priver la Russie de son triomphe, en confiant l’administration de la Bosnie à l’Autriche. 

Pour ma part, en tant que descendant des Magyars venus des rives de la Volga et dont le nom vient d’un vocable turc qui signifie « dix guerriers », je juge qu’il s’agissait là d’une erreur, sinon politique, du moins historique. Les hommes devraient toujours avoir la liberté de bâtir leur patrie avec leur coeur, leur langue et leur histoire. Les diplomates, ivres de leur propre importance, ont sacrifié le rêve d’unité territoriale des slaves sur l’autel des fragiles équilibres étatiques. Les soldats russes morts au front en 1877-1878, sans aucun résultat, laissèrent un souvenir plus âpre encore que les charniers de Tirnova, comme l’exprime bien ce tableau de Vassili Verechtchaguine.

Apotheosis

La Russie, en réaction, soutint à toute force la constitution d’une ligue balkanique serbo-bulgare afin de sanctuariser les Balkans et d’intégrer les anciennes marches de l’empire ottoman. L’Autriche-Hongrie refusa catégoriquement la formation d’une grande nation slave. Et le 28 juin 1914, un jeune nationaliste serbe, Gavrilo Princip, assassina l’héritier de l’empire, François-Ferdinand, à Sarajevo. L’embrasement général, alors, était inévitable.

Le nationalisme est considéré comme la gangrène de l’Europe, et c’est à lui, assurément, que les générations futures imputeront les millions de morts que ce conflit mondial qui vient de commencer fera. Les charniers seront le lot poisseux de tous les belligérants et celui de Tirnova sera vite oublié. Je ne suis pas un nationaliste, je suis un linguiste, et, plus profondément, un auteur. Mais, ce soir, alors que j’écris ces lignes, la piqûre du passé m’enflamme l’âme et le coeur.

Ce soir, je voudrais être un chevalier-dragon. 

 

 

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