Les Chroniques de Dessarin – Episode 3

Le soleil entamait sa descente dans le ciel surplombant les collines Sumber.
Depuis des heures, les compagnons procédaient silencieusement. Ils ne s’étaient accordé aucun repos car ils étaient déterminés à revenir à Rougemélèze avant la tombée de la nuit. Scrutant attentivement la route qui s’insinuait dans la roche rose dessinée par des fleuves disparus depuis des temps immémoriaux, chacun se remémorait les événements des derniers jours.

Cafard éprouvait un souffle nouveau. Aucun regard extérieur n’aurait permis de l’affirmer avec assurance mais il ressentait le changement profond qui s’était opéré en lui.

« Approche, Cafard Blafard » dit Maître Li-Mu.
L’enfant s’avança vers le vieil homme, le regard fuyant.
Li-Mu lissa d’un geste distrait l’une de ses immenses moustaches blanches tout en scrutant avec satisfaction le jeune garçon qui se tenait droit devant lui et qui portait l’habit simple des novices du monastère. Il avait recueilli l’orphelin quelques années plus tôt mais aujourd’hui, à peine âgé de neuf ans, Cafard montrait déjà plus d’aptitudes que bien des moines accomplis. Peut-être deviendrait-il le meilleur d’entre eux, surpassant même l’art de Li-Mu dont la renommée s’étendait jusqu’au villages les plus reculés et au-delà des plaines désertiques…
Peut-être…
Dès leur première rencontre Li-Mu avait deviné la bataille qui se livrait dans le coeur de l’enfant. Il y avait en Cafard une fêlure que tous les soins qu’il lui avait prodigués n’avaient pu réparer. L’enfant courageux et aimant qu’il connaissait si bien succomberait-il à cette part d’ombre ?
Le vieillard décida de chasser pour le moment ces doutes douloureux et embrassa du regard le jardin dans lequel ils se trouvaient. Des fleurs luxuriantes y poussaient et le bruit d’une petite fontaine scandait le rythme léger de leurs pas. Les pièges à vent des moines avaient permis de créer ce havre au milieu de la sécheresse qui frappait durement la région depuis des lustres.
Le maître et son disciple s’arrêtèrent devant un rosier.
« Que lis-tu mon enfant ? » demanda Li-Mu en indiquant le panonceau qui avait été placé devant la plante.
« N’arrache pas ces fleurs, Maître Li-Mu » répondit d’une voix hésitante Cafard.
« Mais pour le vent, tu sais, cela n’a pas d’importance. Le vent ne sait pas lire » remarqua Li-Mu.
« Tout autour de nous des forces considérables sont en conflit permanent » poursuivit-il « et ce conflit met en mouvement l’univers. Parmi toutes ces forces, il y en a une qu’il te faudra apprendre à maîtriser Cafard ».
Les yeux de l’enfant se plissèrent.
« Cette force, nous l’appelons le ki ». Le vieil marqua une pause comme pour mieux souligner l’importance de ce qu’il apprêtait à enseigner à l’enfant.
« Le ki est un élément de la magie de l’univers. C’est l’élément qui se confond avec toute vie. Maîtrise le ki, Cafard, et tu pourras repousser toutes les limites de ton être, jusqu’à devenir un avec l’univers tout entier ».
« Je ne comprends pas Maître. Comment puis-je être moi-même et autre chose à la fois ? » demanda d’un air songeur Cafard.
Li-Mu s’arrêta et prit la main de l’enfant en souriant.
« Regarde ma main. Tu la vois. Et tu vois ta main. Bien. Pourtant ma main ne s’arrête pas où commence la tienne. Ton corps, Cafard, n’est qu’un réceptacle, une coquille prisonnière ici et maintenant. Le ki, lui, est partout et toujours… mais seuls ceux qui l’étudient avec attention peuvent révéler son potentiel. Tu dois débarrasser ton esprit de tout doute… et croire. Crois et les frontières de ce que tu identifies comme ton être n’existeront pas. Crois et tu découvriras une force dans laquelle tu pourras puiser avec assurance pour accomplir des exploits inimaginables pour les gens communs ».
« J’essayerai Maître » dit l’enfant d’un ton peu assuré.
Le regard de Li-Mu se remplit d’une grande tendresse.
« Je sais que tu essayeras. Mais je sais aussi que pour toi le chemin sera ardu… Plus encore que ton corps, ton âme a reçu des blessures qui peinent à guérir. Tu dois te débarrasser de tout sentiment destructeur : peur, envie, cupidité… Si tu veux mettre à jour la clef pour accéder au ki, tu devras descendre au plus profond de toi-même et plonger ton regard dans l’abîme. Quand le moment sera venu, sois vaillant. Et n’oublie pas : si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi ».

Brutalement, Cafard chasse ces pensées.
« Je commence à comprendre Maître. Enfin » soupira-t-il.

A côté du moine, la figure élancée d’Alcarinquë se détachait comme l’un des sommets de l’Epine dorsale du monde. L’elfe entendit un voix : « Alcarinquë ! ». Il serra dans sa main Lysil, son épée bien-aimée.
Doux au début, l’appel se métamorphosa progressivement en grondement pour l’attirer à lui, faisant perdre au paladin la conscience du temps et de l’espace. Sans qu’il l’ait voulu, il entra en transe.
Lumière.
Il baignait dans un lumière aveuglante, qui pénétrait chaque cellule de son corps. Il était incapable de parler : il tenta malgré tout d’articuler quelques mots mais sa bouche n’émit aucun son. Pourtant il n’était nullement effrayé. Toutes les couleurs du spectre dansaient autour de lui et il avait l’impression d’avoir été convoqué à une nouvelle naissance.
« Arrête-toi. Approche. Prosterne-toi ».
La voix était calme. Elle ne tolérait cependant aucune discussion.
Alcarinquë s’agenouilla. Il avait deviné que Lathander, son dieu, se tenait à côté lui. Toute discussion était désormais superflue : il s’abandonna donc pleinement à son appel.
Il ressentit une chaleur nouvelle qui envahit son coeur et se diffusa par vagues successives dans toutes ses extrémités. Lathander venait de le bénir.
« Les ténèbres se sont amoncelées. Tu vas les dissiper ».

Quelques mètres plus loin, Melius n’avait rien remarqué. Il était bien trop occupé à explorer les possibilités offertes par ses nouveaux pouvoirs. Nouveaux… Peut-être pas tout à fait : il avait conscience qu’ils avaient toujours été là. Comment comprendre sinon tant d’événements inhabituels qui s’étaient produits autour de lui depuis son enfance ?
« Je suis une victime. J’ai été baigné dans un champ de forces primaires qui aurait dû m’être fatal. Ce champ m’a imprégné. Vais-je pouvoir maîtriser cette force ? Ou me perdre en elle ? » pensa-t-il.
Mais la curiosité demeurait irrésistible. Bien ou mal, don ou malédiction ? Tant pis, il avait découvert qu’il était capable d’accéder à une sorte d’énergie pure et il entendait mettre à l’épreuve ses limites.
Le jeune homme sourit en regardant autour de lui : Alcarinquë, Gwydn, Cafard et même Draff… il était content d’être en leur compagnie. Il éprouvait un sentiment de sécurité qui lui était inconnu, constata-t-il en examinant l’armure prise au sectateur de l’air qu’ils avaient affronté plus tôt. Sa facture était inhabituelle : elle ne correspondait à rien de ce qu’il connaissait et même l’amulette de l’assaillant demeurait une énigme, forgée pour représenter un symbole qu’il ne pouvait rapprocher d’aucune organisation de la Côte des Epées.

De son côté Gwydn profitait de chaque instant pour composer des nouvelles mélodies et, par la même occasion, enrichir son répertoire de sorts. Le jeune barde savait que cela leur serait utile : bientôt, ils devraient se mesurer à celui ou ceux qui tiraient les ficelles des dernières événements ayant frappé la région.
Il reprit à égrener les syllabes de la strophe qu’il venait de mémoriser. La musique et la chanson étaient des outils idéaux pour retenir les formules permettant de manipuler la réalité du monde.
Il modifia encore une allitération… cela fonctionnait. Il put constater qu’il était devenu capable de modifier son apparence extérieure. La supercherie ne résisterait pas à une inspection approfondie, sa forme et son corps n’étaient pas véritablement modifiés, mais cela ouvrait indéniablement des perspectives intéressantes.

Un peu plus loin, Draff fermait la marche.
L’elfe noir était demeuré silencieux depuis bien avant le début du retour vers Rougemélèze.
Pour la première fois depuis longtemps, il se sentait en paix et, pourtant, il éprouvait un irrésistible effroi. Eduqué depuis plus son jeune âge dans les cavités de l’Ombreterre pour devenir une machine à tuer, un outil précieux mais dispensable dans les mains de la Mère Matrone de sa maison, il ne pouvait imaginer qu’une autre vie puisse être possible. Pourtant il l’avait espéré et c’était cet espoir qui l’avait accompagné dans son exil.
A présent, les conspirations des autres maisons, la peur permanente de la mort ou des sanctions cruelles de la déesse araignée paraissaient si éloignées. A Menzoberranzan et dans les autres cités drows, le sang appelait le sang. Ici, en compagnie d’Alcarinquë, Gwydn, Melius et Cafard il avait découvert une loyauté qui lui était inconnue. Et le respect.
« Mais l’araignée se nourrit toujours à la fin. Elle attend son heure en tissant patiemment sa toile… Que va-t-il se passer lorsque nous arriverons à Rougemélèze ? » songea-t-il.
Il nota alors qu’Alcarinquë s’était figé et comprit immédiatement que le paladin était en transe. Rejoint par Cafard, il attendit donc jusqu’à ce que l’elfe de l’aurore eut rouvert ses yeux.
Des nuages d’acier commençaient à s’accumuler au-dessus de la vallée de la Dessarin.

« J’ai remarqué les armoiries sur l’étui de ton épée. Peu d’elfes ont le privilège de porter les couleurs de la reine Amlaruil Fleurdelune » demanda d’un air absent le drow.
Alcarinque sursauta en entendant ce nom.
« Ce qui est un privilège pour certains peut être un fardeau pour d’autres… parfois… parfois, je ne saurais trop dire quelle est la responsabilité la plus difficile à assumer, brandir Lysil ou accepter ce qu’elle représente… » répondit-il en esquissant un léger sourire.
« Amlaruil Fleurdelune ? » demanda Cafard. « J’ai déjà entendu parler de la reine d’Euchariste dans plusieurs temples où je me suis arrêté. La sagesse des elfes y est estimée ».
Le moine marqua une pause.
« Mais je ne partage pas la philosophie des Tel’Quessir. Je ne comprends pas leur décision de se retirer progressivement dans l’Ile Verte. C’est une fuite en avant… comme si on pouvait fuir le monde et ses travers !
Nous, les moines, nous avons une autre vision. Il y a toujours dans le monde quelque chose qui mérite que l’on se batte pour lui. Et puis, si on ne se dresse pas pour quelque chose, on se courbe pour tout » ajouta Cafard avec emphase.
« Tu es un peu dur avec les elfes. Ils sont revenus. La mort de leur roi leur a appris de manière tragique qu’ils n’étaient pas à l’abri, même au-delà des océans séparant la Côte des Epées d’Euchariste ».
Draff frisonna. Dans les profondeurs de l’Ombreterre, les elfes noirs qui avaient tué le roi des elfes de la surface étaient célébrés comme des héros… Les prêtres chantaient leurs exploits pour apaiser la Reine Araignée et solliciter sa bénédiction.
« Je ne le sais que trop bien » murmura Alcarinquë d’une voix à peine perceptible. « Je suis le troisième dans l’ordre de succession au trône de l’Ile Verte » avoua-t-il tout en scrutant Draff, conscient pour la première fois que l’elfe noir n’était pas un simple roublard.

Le soleil était encore au-dessus de la ligne d’horizon lorsque le compagnons arrivèrent à Rougemélèze. Au loin, leur attention fut immédiatement attirée par l’attroupement au portes de la ville : à l’évidence, les habitants de Rougemélèze guettaient l’arrivée des aventuriers.
A présent, ils pouvaient distinguer les traits d’une vingtaine de villageois.
Constatant le sentiment d’espoir mêlé d’hostilité qui se lisait dans leur regard, Melius exposa en trophée l’armure qu’il avait prise à  l’homme de l’air. Son métal gris brillait d’une lumière éteinte au milieu des vapeurs du crépuscule.
Gwydn vit alors un homme ventripotent s’avancer, suivi de deux gardes pointant leurs arcs déjà armés sur Draff. L’elfe noir eut un imperceptible mouvement de recul, mais Alcarinquë le rassura silencieusement.
S’adressant aux compagnons d’une voix posée qui trahissait involontairement son anxiété, l’homme se présenta : « Je suis Harburk Tuthmarillar, chef de la garde de cette ville. J’officie aussi en tant que juge ».
En guise de réponse, Melius jeta l’armure de l’ennemi occis aux pieds du magistrat.
Harburk se tut, stupéfait.
Pendant d’interminables secondes nul n’osa prendre la parole. Enfin, l’homme fit signe aux gardes qui se tenaient à ses côtés de baisser leurs armes.
« Vous êtes les bienvenus à Rougemélèze » dit-il simplement tout en se tournant en direction du centre de l’agglomération.

Guidés par Harburk, les compagnons s’avancèrent dans la ville sous les premières gouttes de pluie.
Tout en marchant, le magistrat reprit la parole d’une voix gênée.
« Ne jugez pas trop sévèrement notre accueil. En temps normal, Rougemélèze est le lieu où tout voyageur souhaite s’arrêter, car il sait qu’il trouvera un bon repas, de la boisson à volonté et un lit accueillant. Mais pas maintenant. Vous devez comprendre nos hésitations : notre communauté a été lourdement meurtrie ces derniers temps.
Tout a commencé avec l’arrivée d’un groupe d’aventuriers en provenance de Phandalin, au-delà des montagnes à l’Ouest. La mine de Phandelver a rouvert à ce que l’on raconte et son propriétaire cherche de nouveaux débouchés pour le minerai extrait. Du minerai de première qualité semble-t-il. Ils étaient menés par un nain, un certain Jervan et venaient retrouver à Rougemélèze une délégation naine en provenance de Mirabar. Une affaire normale, quoi, comme nous en voyons tous les jours dans la région.
Sauf que les nains de Mirabar ne sont jamais arrivés. Volatilisés, disparus comme de la fumée.
Puis s’est produit un tremblement de terre, d’une violence rare. C’est simple, je n’en avais jamais connu un pareil et ma famille habite dans ces collines depuis des générations. Le sol a commencé à céder sous nos pieds au beau milieu du carrefour central de Rougemélèze. Je ne suis pas le seul à avoir cru que nous allions tous y passer ce jour-là. Tout semblait prêt à s’effondrer… vous voyez ça ? ».
Ils se trouvaient à côté d’une crevasse, sorte de plaie béante coupant en deux le principal comptoir commercial de la vallée de la Dessarin.
« L’effondrement a révélé ici même une grotte immense. Des enfants qui jouaient à cet endroit se sont retrouvés engloutis plusieurs mètres en bas… Heureusement que Jervan et ses copains étaient là. Ils n’ont pas hésité un instant… ils ont pris leurs cordes et sont descendus les secourir. Si seulement ils s’étaient arrêtés là ! Mais ils ont décidé d’explorer le complexe de tunnels qu’ils venaient de découvrir… Peut-être aurait-il mieux valu qu’ils remontent immédiatement et que nous rebouchions ce trou pour toujours… ». Le vieil homme soupira. « Cela nous aurait épargné tant de souffrances…
Mais je divague… il vaut mieux connaître l’ennemi et l’affronter que vivre dans l’ignorance… Et pourtant…
Poursuivant leur exploration, ils ont découvert une sorte de temple dédié aux Creuseurs. Les Creuseurs ? Oui, nous appelons ainsi les premiers bâtisseurs de notre ville. Croyant pouvoir être en contact avec eux, plusieurs membres respectés de notre ville s’étaient voués à un culte oublié, le culte de la Terre Noire et se retrouvaient ainsi dans ce lieu de prière oublié. C’était des personnes que nous connaissions tous. Mais qui ont été capables de sacrifier des membres de notre communauté en offrande à leur divinité.
Comment une telle allégeance est-elle demeurée inaperçue ? », conclut Harburk.

Ils continuèrent en direction d’une bâtisse où trônait une enseigne ornée d’une épée.

« Après ça Jervan et ses compagnons ont décidé de poursuivre leurs investigations dans les collines environnantes, en commençant par la pointe de Ventplume, une tour occupée par des aristocrates d’Eauprofonde, des vauriens passionnés d’aéronautique.
Nous étions encore en train d’accuser le coup lorsque un géant des collines est venu attaquer la ville. Il voulait absolument qu’on lui livre ces aventuriers. Commenta pouvait-il connaître Jervan, Roland, Roberto et Quarion ? Je ne sais pas. Mais toutes nos explications ont été vaines : nous avons essayé de lui faire comprendre qu’ils n’étaient plus là. Il ne voulait rien entendre.
Et, enfin, ce matin même, nous avons été attaqués une nouvelle fois, par les airs cette fois. Ces chevaliers de malheur ont kidnappé avec leurs vautours géants plusieurs de nos enfants… Cela ne cessera donc jamais ? ».
A présent, des larmes coulaient sur ses joues et Gwydn comprit que parmi les disparus, on comptait aussi le propre enfant de Harburk.
Cependant, celui-ci fit mine de rien.
« Kaylessa Irkell vous logera à l’Epée dansante » dit-il en leur montrant la porte d’entrée de l’auberge devant laquelle ils étaient enfin arrivés.

Kaylessa les attendait dans la salle commune. Les joues de la maîtresse de maison étaient creusées. A l’évidence elle avait beaucoup pleuré.
Melius s’avança d’un pas assuré vers elle. Il lui prit délicatement la main et y déposa le mot que le père Greels lui avait remis à Béliard à l’intention de l’aubergiste de Rougemélèze. Elle le lut avec attention, manifestement troublée. Puis elle tourna à nouveau son regard vers Harburk.
« Béliard a été dévastée » confia-t-elle simplement.
La nouvelle fut accueillie d’un cri d’émotion par tous les habitants présents.
Kaylessa interrogea alors Melius : « Veuillez me raconter tout ce qui s’est passé depuis votre départ de Béliard ».
Melius ne se fit pas prier et tout le monde écouta attentivement le récit de l’ensorceleur. Lorsqu’il eut terminé, l’auberge demeura silencieuse pendant plusieurs minutes.
Rien ne restant à ajouter, Alcarinquë sortit alors sa flûte et commença à entonner un air digne. Les notes de son instrument diffusaient une douce nostalgie chargée d’un espoir nouveau. Elles agissaient comme un baume pour les coeurs meurtris des habitants du comptoir commercial. Comprenant les intentions de l’elfe de l’aurore, Gwydn se saisit aussi de sa mandoline et se mit à improviser avec lui. La magie du barde se mêla à la musique : tous les présents se sentirent réconfortés. Même Cafard, d’ordinaire si réservé, ne put résister à la puissance des mélodies qui s’échappaient des instruments des deux amis. Sans qu’il en soit conscient, les pans de sa robe s’ouvrirent, révélant des cicatrices en forme d’étoiles sur sa poitrine. Sept cicatrices profondes qui semblaient former une sorte de constellation.
Soudainement, une jeune fille s’effondra par terre, épuisée.
« Garaël ! » cria Kaylessa.
Gwydn accourut à ses côtés et reconnut immédiatement une elfe de la lune. Elle avait sombré dans l’inconscience. Son corps gracile avait le poids non d’une femme mais d’une enfant et le demi-elfe la souleva sans effort avant de la déposer délicatement sur un banc. Sans attendre, il commença à préparer une décoction avec du miel et des herbes sorties d’un petit étui qu’il portait à la ceinture. Puis, il humecta les lèvres de la jeune fille tout en récitant silencieusement les strophes d’une poésie de sa composition.
Plongé dans une pâleur cadavérique, le visage de la jeune fille demeura prostré pendant plusieurs minutes malgré les soins prodigués.
« Ce n’est pas Elaë » pensa Gwynd en la serrant, « mais je ne veux pas la perdre, elle aussi ! ».
Enfin, elle reprit conscience : « Je n’ai pas pu les sauver ! » avant de se laisser retomber, épuisée et en larmes.
« Les enfants… je n’ai pas pu les sauver. Ils… les guerriers volants étaient trop nombreux… et bien organisés. Leurs montures leur ont permis de s’éloigner avant que je ne puisse intervenir… ».
Les parents de divers enfants disparus étaient dans la salle. Leurs yeux se mouillèrent de larmes en entendant le récit de la prêtresse.
« Nous-même avons pu apercevoir ces assaillants. Nous les avons combattus. Melius » dit Gwydn en désignant son ami d’un geste de la main « a même pu tuer l’un d’entre eux. Mais nous n’avons pas réussi à les arrêter malheureusement ».
« Il faut libérer nos enfants ! » cria alors l’un des hommes présents.
« Ma femme aussi est avec eux ! » dit un autre, le tailleur de pierre de Rougemélèze, Eldras Tanthur.
« Il faut réunir une rançon. Peut-être nous rendront-ils nos enfants si nous leur donnons tout ce que nous possédons » proposa avec désespoir une mère.
« Et les morts ? » remarqua un autre.
« Les morts ? » demanda Alcarinquë, interloqué.
« Quelqu’un s’est emparé des dépouilles des victimes de l’assaut. Elles avaient été placées dans le Temple de toutes les Fois dans l’attente du rite funéraire. Nous n’avons même pas pu leur administrer l’extrême onction ».
« Depuis le passage des aventuriers, la voie des Creuseurs est ouverte. Voilà d’où viennent tous nos malheurs ! » cria un autre villageois.
Il fut immédiatement rejoint par un autre : « C’est la faute de Kossef et de ses amis ! ».
Les compagnons pénaient à comprendre.
Garaël humecta lentement ses lèvres et reprit.
« Je suis arrivée à Rougemélèze avec le groupe d’aventuriers menés par Jervan Rurik, un clerc nain et Roland de la Brède, un guerrier humain. Après la découverte de la crypte et de la conspiration des Creuseurs, Jervan et ses compagnons ont voulu enquêter sur la disparition de la délégation de Mirabar. Ils pensaient qu’il existait peut-être une relation entre le culte de la Terre Noire qui avait manipulé les villageois et le sort de la délégation. J’ai alors évoqué avec Quarion, le mage, la Tour de Ventplume : peut-être les chevaliers qui y avaient élu domicile avaient pu noter quelque chose lors de leurs virées aériennes au-dessus des collines Sumber…
Les compagnons ont donc décidé de commencer leurs recherches à Ventplume. Mais à peine deux jours après leur départ, un nouveau groupe de combattants est arrivé, guidé cette fois par un aristocrate du nom de Kossef. Kossef est un ancien aventurier, installé à Phandalin après y avoir vécu diverses aventures avec Jervan et ses amis. Il était à leur recherche. Il nous a mis en garde : un géant rôdait dans les parages, il avait pu l’éviter de justesse alors qu’il était en route pour Rougemélèze. Kossef est vite reparti, espérant pouvoir rattraper ses compagnons et depuis je n’ai eu aucune nouvelle.
Puis le géant a attaqué… ».
« Au même moment qu’à Béliard ! » nota Mélius qui réfléchissait à la chronologie des événements narrés par la prêtresse.
« Et maintenant cette disparition des dépouilles conservées dans le temple… je ne comprends pas… quelque chose se trame mais nous avançons à tâtons, comme des voyageurs perdu dans le brouillard »
« Ventplume… on dirait que beaucoup de choses se passent par là… difficile de penser que des aéronautes n’aient rien remarqué, surtout s’il est question de combattants chevauchant des montures ailées » remarqua Gwydn. « Il faut que nous nous y rendions » dit le jeune barde en regardant Alcarinquë.
« Mais pourquoi immédiatement entreprendre une expédition vers une destination aussi éloignée ? » dit Kaylessa. « Si vous partez, la ville restera sans défense. Il n’y a presque plus de combattants à Rougemélèze, et ceux qui restent sont à peine en mesure de porter des armes… Allez plutôt à Lanceroche. Depuis quelques temps des événements étranges s’y produisent. J’ai alerté à diverses reprises les villageois, sans succès. A présent, et au vu des récents événements, des investigations s’imposent ».
« Effectivement, cela nous permettrait de vérifier que les contrées sont à nouveau sûres » remarqua Cafard.
« L’affaire est entendue alors » conclut Alcarinquë. « Nous irons d’abord à Lanceroche. Mais ensuite, notre objectif ce sera la Tour de Ventplume ».
Tout le monde acquiesça.
Dans son coin, Gwydn écoutait d’un air distrait.
« Pourquoi les conspirateurs restent terrés chez eux ? Pourquoi ne parlent-ils pas ? Cachent-ils quelque chose ? » ne put s’empêcher de penser le barde pendant que les préparatifs de l’expédition allaient bon train.

Au petit matin, les compagnons se retrouvèrent dans la salle commune de l’auberge de l’Epée dansante. En vérifiant son paquetage, Alcarinquë pris soin de s’assurer de l’état de sa flûte. Qui sait, peut-être lui servirait-elle à charmer les sectateurs ? pensa-t-il en souriant intérieurement. L’insouciance, voilà une qualité qu’il reconnaissait aux humains et qu’il leur enviait.
Alors que les aventuriers s’apprêtaient à quitter Kaylessa, ils furent rejoints par Garaël. Les traces de sa récente ordalie étaient à peine perceptibles sur son visage et ses yeux brillaient d’une foi renouvelée.
« Tenez, vous en aurez besoin » dit-elle en leur tendant diverses fioles, des potions de soins.
En choeur, les compagnons la remercièrent. En effet, ils ne sous-estimaient pas les dangers que les collines Sumber recelaient et un tel secours était inespéré.
« Merci de coeur » dit Cafard en s’approchant de la jeune fille, « mais moi aussi j’ai quelque chose pour vous : ce sont des onguents dont j’ai le secret. Pas de la magie ici, mais leur efficacité est remarquable. Mes amis ici présents peuvent en témoigner ». Tous opinèrent du chef.
Garaël sourit au moine, émue par son geste et la délicatesse qu’elle devinait en lui.

Après avoir pris congé, les compagnons s’éloignèrent rapidement de la ville alors que l’astre solaire venait d’entamer sa course au-dessus de la vallée de la Dessarin.
Ils marchèrent pendant une heure avant d’arriver en face d’une carrière, située de l’autre côté d’une grande falaise. Un rocher colossal se trouvait placé à mi parcours entre leur point d’observation et l’entrée de la carrière. Le monolithe avait été visiblement transporté et érigé sur place puisque sa couleur grise ne correspondait nullement à la composition des collines Sumber.
« Du granit » nota Melius.
« Le rocher lancé, d’où le nom de cet endroit, Lanceroche » remarqua Draff.
Mais avant qu’ils n’entament leur descente, Gwydn attira l’attention de ses amis.
« Regardez les feuilles des arbres autour de nous… et les traces sur le sol… il y des marques de pas… quelqu’un s’est rendu à la falaise il n’y a pas très longtemps ».
« Laissez-moi faire » dit alors Draff. Il essaya de se fondre dans les ombres environnantes pour explorer furtivement le chemin menant à la carrière. Mais il n’eut toutefois le temps de s’avancer que de quelques pouces avant de succomber à une irrépressible crise de météorisme. Chacun de ses pas étant marqué par une nouvelle décharge, il dut s’arrêter, à regret.
« J’ai mal dormi » avoua-t-il d’un ton gêné.

Condamnés à attendre, Alcarinquë commença à sonder les environs avec son esprit. Il souffla de plus en plus profondément, veillant à vider complètement ses poumons à chaque respiration. Il annonça alors : « Pour le moment, je ne ressens aucun mal ».
« Dans ce cas, descendons » proposa Cafard. L’attente paraissait interminable au moine.
« Regardez » chuchota Draff qui semblait s’être remis de ses déboires. « Là-bas… au milieu des anfractuosités de la paroi : je perçois l’entrée d’une caverne et… attendez ! ». Il fit signe à ses amis de s’arrêter. « Une forme humaine… quelqu’un monte la garde ».
« L’hygiène ne doit pas être sa tasse d’hydromel ! » remarqua Melius. « Il s’en dégage une odeur de putréfaction qui fouette mes narines jusqu’ici ».
La silhouette se leva soudainement pour s’avancer en leur direction. Sa démarche ne paraissait pas très assurée. On aurait dit un marin ivre sur un navire en pleine tempête.
« Qu’est-ce qui peut bien se passer encore ? » pensa Cafard. « Pas le temps de discuter » cria-t-il en s’élançant. Gwydn lui emboita le pas.
Le temps était compté, surtout le temps des questions. Il chassa donc tout doute de son esprit et, se remémorant les enseignements de Li-Mu, il s’apprêta à puiser dans son ki. Il sortit alors d’un geste fluide ses deux dagues, avant de se transformer en une tempête de coups qui vinrent lacérer la carcasse animée qui se tenait devant eux.
Ayant dégainé son épée longue, Gwydn décapita l’abomination qui s’effondra au sol sans un cri. Aucun sang ne s’échappa de ses plaies.
« Un zombie ! » dit Alcarinquë, surpris par la découverte qu’ils venaient de faire. « Qu’est-ce donc que ce lieu ?! ».
« Je crois qu’il n’y a qu’une manière de la savoir » répondit Draff en pénétrant dans les ténèbres.
Ses amis le rejoignirent sans tarder.

L’elfe noir était à présent dans son élément. Fruits d’une sélection naturelle pluri-séculaire, ses yeux aux reflets dorés pouvaient sonder sans effort l’obscurité.
« La grotte est assez grande… une pierre plate plate a été dressée au centre. Je vois deux formes debout près de cette pierre… Je vais me rapprocher ».
Silencieux comme seuls les assassins de la déesse araignée savent l’être, le drow fit quelques pas en direction du centre de la caverne puis revint tout aussi furtivement.
« C’est comme je le pensais : encore deux zombies. J’ai pu aussi voir qu’à gauche se trouve une grande pièce baignée dans une lumière douce. A droite, la pierre de la montagne recule… il y a quelque chose dans l’ombre, peut-être une autre salle, mais ma position ne m’a pas permis de discerner ce dont il s’agit ».
« Vous savez, à Béliard, le père Greels a une méthode infaillible pour débarrasser les granges infestées de rats… je crois que je peux faire quelque chose de semblable ici » dit Melius avec un sourire carnassier. Il se concentra quelques instants et un flot de flammes s’échappa de ses doigts en direction des deux zombies. Les deux cadavres s’enflammèrent immédiatement dans le brasier que l’ensorceleur venait d’engendrer.
« Tout ceci paraît bien trop simple » nota malgré tout Alcarinquë en avançant en direction de la pièce légèrement éclairée.
Avec un bruit sec deux énormes blocs de pierre se détachèrent du plafond, le manquant de justesse.
« Un piège ! » alerta Cafard.
Deux nouveaux rochers tombèrent en direction de l’elfe. Un zombie était accroché à chacun d’eux.
Le premier se rua sur le paladin et parvint à lui attraper la cheville. Le deuxième le saisit à l’épaule et, quoique son corps fût parcouru de spasmes, commença à meurtrir les chairs de l’héritier du trône d’Euchariste de ses dents jaunies et rageuses.
« Arrière ! » cria alors Gwydn, son épée longue à la main, avant de s’interposer pour protéger son ami.
Voyant ses deux compagnons en difficulté, Melius fut saisi d’une fureur primaire. L’ensorceleur puisa alors sans difficulté dans l’énergie chaotique qui parcourait l’univers entier : un rayon vint embraser instantanément les deux zombies.
Cafard aussi décida d’attaquer mais dut reculer : une douleur lancinante irradiait de sa cuisse où une flèche rouillée s’était fichée profondément. Surpris, il regarda autour de lui car il n’avait remarqué nul archer. Il vit alors un squelette s’avancer en sa direction.
« De nouveaux amis s’invitent à la fête ! » cria Draff avant de disloquer les membres d’un zombie d’un coup précis de son cimeterre.
Paralysé par la douleur et peut-être aussi par le poison dont la pointe de la flèche semblait avoir été enduite, Cafard vit avec horreur le squelette armer à nouveau une flèche et la pointer avec une lenteur mesurée sur lui.
« A cette distance, pas question qu’il me rate… » pensa le moine en se laissant choir pour se mettre à couvert. Mais heureusement pour lui le projectile tomba aux pieds du squelette : la corde de son arme venait de se casser. Cafard saisit alors sa chance et se rua avec la force du désespoir sur le non-mort. Détournant son attention du moine, celui-ci balança l’arc devenu désormais inutilisable pour mordre à l’épaule Melius qui s’était approché de lui.
La douleur fit perdre à l’ensorceleur la maîtrise de ses pouvoirs. Involontairement, une nouvelle flamme jaillit de ses mains et s’abattit à quelques pouces de ses amis. Si Cafard et Gwydn l’esquivèrent de justesse, le squelette eut moins de chance et s’embrasa. Ses os se mirent à éclater sous l’effet de la chaleur. Cafard vint l’achever avec sa dague. Seule la mâchoire du non-mort continua de bouger encore d’interminables instants avant de se figer dans un dernier rictus haineux.

Les compagnons reprirent leur souffle.
« Tout le monde va bien ? » s’enquit Alcarinquë, qui s’était remis debout péniblement. Ses amis acquiescèrent du regard.
« Alors le moment est venu de tirer tout cela au clair » dit l’elfe de l’aurore.
Ils décidèrent d’explorer avant tout la partie de la grotte que Draff n’avait pas pu examiner lors de son repérage. Ils découvrirent une sorte de laboratoire où une douzaine de corps avaient été disposés sur des tables et soigneusement démembrés.
« Tout ceci sent la nécromancie à plein nez » remarqua Gwydn en observant les outils disposés sur les tables et les bocaux entassés sur les étagères qui ornaient les parois.
« En effet… » admit Melius.
Visiblement mal à l’aise, Draff préféra s’avancer vers la pièce légèrement éclairée qu’il avait déjà aperçue. Il se figea sur place. Ses amis, venus à ses côtés, firent de même.
Trois zombies se tenaient là, affublés de déguisements grossiers. Le premier portait le costume des bouffons des cours royales du Sud de Faêrun, le deuxième était revêtu d’une peau d’ours, le troisième, enfin, portait une perruque de femme et dansait de façon obscène en soulevant les pans d’une robe  typique  de la noblesse d’Eauprofonde.
Cela en était trop : Melius carbonisa immédiatement un zombie et Alcarinquë disloqua le haut et le bas du torse d’un autre.
Draff voulut meurtrir les chairs du dernier zombie, celui habillé en femme, mais Gwydn mit fin au triste spectacle en achevant le non-mort d’un geste miséricordieux. Sa perruque rousse retomba au sol et, sous son maquillage vulgaire, le barde put reconnaître les traits d’un prêtre de Tempus. Visiblement frustré par la situation, Draff n’hésita pas à énucléer le cadavre.
« Pas de temps pour ça ! » dit Alcarinquë, mécontent.
L’elfe noir le défia du regard.
Cafard s’interposa immédiatement entre les deux Tel’Quessir avant de s’installer auprès des trois dépouilles.
« Le dernier repos de ces personnes a été profané de manière abjecte » murmura-t-il avant de leur imposer la marque de son temple. « Espérons qu’ils puissent achever à présent leur ultime voyage ».
Alcarinquë opina.

De son côté Draff avait déjà commencé à explorer la nouvelle pièce qui se trouvait sur la droite. Creusée dans la roche vive, cette chambre était de forme presque circulaire. Deux coffres trônaient en son centre.
Le roublard drow se mit à examiner attentivement leurs serrures. Soudainement, un bruit sec se fit entendre : un mécanisme venait de se déclencher. L’elfe noir sursauta en remarquant un mouvement au-dessus de sa tête. Malheureusement, il n’eut pas le temps d’éviter le piège qu’il venait d’activer : avec un craquement sourd, d’imposants rochers s’abattirent sur lui et le recouvrirent complètement.
« On vient se mesurer au Nécromancien ! Fuyez tant que vous le pouvez ! » mit en garde une voix aigrelette depuis une meurtrière.  Le visage d’un homme d’âge moyen et portant une barbe fine demeura perceptible quelques instants avant de disparaître soudainement dans un bruit de pas pressés.
Alcarinquë n’attendit pas de déterminer dans quelle direction le nécromancien s’était éclipsé. Il s’approcha de Draff qui était resté prisonnier du piège du lanceur de sorts.
« Je crois que j’ai une jambe cassée et au moins une ou deux côtes fêlées » se plaint le roublard.
« Nous allons voir cela. Mais avant il faut te libérer de ces lourdes pierres » lui répondit le paladin.
Aidé de Draff et Gwydn, l’elfe de l’aurore parvint à sortir Draff. La jambe de ce dernier commençait déjà à enfler. Les compagnons l’installèrent contre l’une des parois de la caverne.
« Je pense pouvoir malgré tout marcher » dit l’elfe noir en essayant da rassurer ses amis. Il caressa délicatement sa jambe, à la recherche de la fracture. Un éclair sombre parcourut le membre. « Un truc de drow » commenta-t-il, d’un ton mystérieux.

Les compagnons s’élancèrent donc à la poursuite du propriétaire des lieux. Après avoir erré quelques minutes dans le labyrinthe que constituaient les nombreux tunnels creusés sous la colline, ils arrivèrent enfin dans une caverne immense.
Un zombie revêtu d’une cape noire leur faisait face. Devant lui, des mains rampantes se tortillaient, imitation obscène des insectes charognards. De nombreuses tables en pierre avaient été installées.
« Qu’est ce que ces horribles miaulements ? » demanda Melius en scrutant les coins de la pièce.
« Je ne sais pas… » répondit Gwydn avant de commencer à épeler quelques syllabes gutturales. La terre se mit à trembler, secouée par une sorte de vague accompagnée d’un grondement semblable au tonnerre : les mains rampantes furent instantanément pulvérisées. Le zombie quant à lui, s’affaissa au sol, gravement touché.
Melius découvrit à ses dépens d’où provenaient les miaulements qu’ils avaient entendus : trois chats zombies se ruèrent sur lui et commencèrent à lui larder les épaules. Il réussit malgré tout à garder son sang froid et à se concentrer pour entrer en contact avec l’énergie du chaos. Son corps fut soudainement plongé dans une grande flamme bleue.
« Vous avez vu comment je les ai grillés ?! » proclama-t-il avec une évidente satisfaction en laissant tomber au sol les carcasses inanimées des trois félins.

Le nécromancien choisit ce moment pour se montrer enfin. Il portait des habits noirs luxueux, décorés de motifs couleur pourpre.
« Décidément, voilà une vermine bien tenace » jugea-t-il en se lissant les moustaches. « Vous m’avez donné plus de fil à retordre que je ne le croyais ! » ajouta-t-il avec mépris.
Alcarinquë tenta de se concentrer pour prier et défier en un duel silencieux le mage noir. Sans succès.
Ayant deviné les intentions du paladin, l’homme se mit à rire.
« Penses-tu que cela soit si facile d’emprisonner le sombre seigneur de ces lieux ! ». Profitant de la surprise de l’elfe, il s’approcha d’un grand drap tendu et s’engouffra en un éclair dans un passage secret.
Les compagnons se lancèrent à sa poursuite, guidés par Cafard qui, le premier, avait compris la ruse du nécromancien.
Mais les cavernes se ressemblaient et le bruit des pas du fuyard était amplifié dans toutes les directions.
« Il faudrait que la bonne fortune soit avec nous » remarqua Draff, qui commençait à éprouver à nouveau la douleur de ses blessures.
« Mais pour une fois, je crois que nous avons de la veine ! » cria Melius.
Le nécromancien se tenait devant eux, acculé dans un tunnel sans issue.
Cette fois le paladin ne lui laissa aucune chance. Il se concentra en fermant les yeux et, calmement, prononça un mot de pouvoir : « Prosterne-toi ! ».
Le mage noir fut pris d’un rictus : « Jamais ! J’ai vaincu la mort elle-même ! Jamais je ne me prosternerai devant un serviteur de la lumière ! ». Son corps commençait cependant à être parcouru de spasmes. L’homme vit avec horreur ses membres inférieurs se plier, inexorablement.
« Non ! Cela ne se peut… pas ! ». Mais déjà son torse touchait le sol. Quelques instants après sa joue était collée à terre. Il essayait  toujours de résister… en vain. Un filet de bile s’échappait de sa bouche et ses yeux étaient rouges de haine.
Avec une infinie élégance Alcarinquë s’avança jusqu’à lui, entouré d’une aura aveuglante. Allégorie vivante de la justice de la vie sur la mort, l’elfe leva son épée et transperça le crâne du nécromancien qui exhala son dernier soupir.
Le temps parut se figer.
Soudainement, des ténèbres sortirent du corps du mage noir et parurent le consumer. Quelques instants après il ne restait nulle trace de sa dépouille. Seul un bruit faible ponctua sa disparition.

Stupéfaits, les amis regardaient Alcarinquë qui avait retrouvé ses esprits. Ils se mirent à rire tous ensemble. Même Draff se joignit à l’allégresse générale, malgré sa jambe et ses côtes endolories.
L’elfe noir fut le premier parler : « Et si l’on fouillait un peu les appartements de ce nécromancien ? ». Pour une fois la proposition du roublard fut accueillie d’une joie unanime par ses amis. Ils commencèrent donc à examiner de manière méthodique les pièces dans lesquelles le mage avaient établi sa demeure.
« Regarde Melius ! Je pense que cela devrait t’intéresser » dit Gwydn en tendant à l’ensorceleur une baguette sertie de pierre bleues.  Le jeune homme soupesa l’objet dans sa main et se concentra. « Une baguette de sorts ! Elle est chargée… Une baguette de missiles magiques ! Elle nous servira bien » conclut-il.
De son côté Draff examinait les notes laissées par le nécromancien.
« Cela ne faisait pas très longtemps qu’il s’était installé dans les environs pour mener ses expériences, du moins si l’on en croit son journal. Cela expliquerait pourquoi il n’a fait que récemment parler de lui » remarqua l’elfe noir en parcourant les parchemins revêtus de l’écriture fine du mage noir.
Alcarinquë fut attiré par un globe qui se trouvait sur un petit piédestal dans la chambre. Quelque chose flottait à l’intérieur du globe, une sorte de pupille.
Le paladin détourna immédiatement son regard. Sa bouche et ses narines venaient d’être envahies par le goût et l’odeur âcres du mal. Des volutes noires apparurent alors dans le globe.
« Je connais ce type d’objet : il est généralement utilisé dans les grandes bibliothèques pour faciliter la consultation des ouvrages. Mais son usage a été ici détourné… » dit-il, alors qu’il essayait de résister à la force qui tentait de le contraindre à plonger son regard dans le globe. « Non… je… ne… veux… pas ! ».
Le globe se mit à flotter et passa devant chacun des compagnons. Une curiosité mauvaise émanait de l’objet.
« Ne le laissez pas faire ! » parvint à articuler Alcarinquë.
Gwydn jeta alors un tissu au dessus du globe qui émit pendant quelques secondes une lumière jaune.
Après quelques minutes interminables la force qui avait manifesté son emprise sur l’artefact s’évanouit.
Cafard releva le tissu : le globe était redevenu normal.
Gwydn le saisit délicatement et lança un sort d’identification.
« C’est à nouveau un simple globe dérivant… son pouvoir est redevenu… neutre… L’entité qui l’a possédé est à présent partie » signifia le barde à ses amis.
« Certes. Mais à présent quelqu’un sait qui nous sommes » nota Cafard, pensif.

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