Les Chroniques de Dessarin : John Melius

Jusque-là, le chaos ne connaissait que son propre bordel. Sauf qu’avec l’arrivée de Mel’, les peuples de la Contrée – ces minus !- vont apprendre ce que c’est, que le chaos du chaos griffé du grand foutoir de John Melius.

A dire vrai j’ai pas la chance de pouvoir me la péter comme certains d’entre vous sur l’Age d’or d’une enfance magnifique et bienheureuse à naissance radieuse de bonne étoile chérie.
Ma mère à moi, ma vraie mère j’entends, celle du sang, la maternelle, la biologique, celle par qui je suis probablement sorti à l’arrache du con de mes origines, ben je la connais pas.
Sûr pourtant qu’elle soit passée à Béliard ou environs un moment, maman. Autrement je ne vois pas pourquoi j’aurais zoné ici depuis lurette plutôt qu’ailleurs.

« Ici » justement, tenez, regardez : « C’est tout-chez-moi, c’est Béliard ! » Du bourg, des fermes, du moulin à huiles, poivres, sucres, thés, tans. Et des bistrots et des terrasses animées de jour, toujours. Où j’y goute très volontiers du vin de groseille, et du blanc sec, et de la Chevalerie et du Pinot virevoltant, tranquille, à l’ombre de ses longs soleils… Pour sûr j’y fais souvent mes rondes, aux tanières. Comme j’y sourie facile aux institutrices d’école qu’y viennent après la l’çon, comme des fois j’en profite même pour bien les charrier à la volée celles-là, tiens, les cultivées, puisqu’elles sont là!, affreux ce qu’elles sont belles en plus. Bon mais j’y discute aussi du temps qu’il fait, à Béliard, et du gibier, et des saisons de production avec des générations de laitiers de Vallées, avec des pères en fils de maîtres des forges, avec des vendeurs de clous à la pesée, amis véritables des charpentiers et menuisiers de communes. Et puis les dimanches d’ici, c’est des familles entières de fermiers qui se montrent au propre, la marmaille complète du semblant qui rtire après le père, ou la mère.

Aussi, quand vient la nuit de journées pareilles, c’est direct à l’auberge que j’fuse. A celle du Chevalier Vigilant notamment, où j’y croise volontiers des mineurs apatrides, des ouvriers de la terre grasse et autres laboureurs d’espaces qu’avalent leurs payes au goulot et à la trinque, ceux-là tous ravis comme moi de vivre ici. Qu’est-ce qu’on fait ? On y boit, on s’marre, on échange, on découvre, on y mange, on apprend. Y’a des soirs j’y tranche le lard avec des rémouleurs de scies et de haches et de couteaux mastocs, pourvu qu’on y carne gras, dans c’te belle auberge de mon Béliard. Et ses filles, ah !, mon Dieu ses filles du soir, au village. Les gars y r’viennent comme moi pour s’y  cramper les jambes des crémières mères, et filles, et les visages bellis des brodeuses de taies et de serviettes, toutes des bonnes-à-marier, vrai, pour l’éternité d’un soir merveilleux et splendide !

Et donc à Béliard, sûr qu’on y est bien partout à se cogner du coude, à se rappeler l’histoire de la Vierge ressuscitée. Là où des jeux de cartes s’engagent à la table des vétérans. Là où l’on y cause d’histoires parce que ç’a été comme ça de toute leur vie et pis c’est voilà.

Alors.

Qu’il s’agisse de notre saint peuple de Béliardois adroits ou bien du pas-de-chez-nous d’estragners avoisinants, certains cousins-tantes-oncles-parrains qu’auraient soi-disant réussi ailleurs dans d’autres vallées font toujours le chemin pour y r’venir au village, tant qu’on s’y sent bien, sur nos terres. Et s’ils racontent à qui les écoute l’aventure que c’est, là-bas, chez eux, vers les côtés de Rougemeleze, au pays de derrière le col de La Garde, ou bien vers ceux des collines de Sumber, pour rien au monde ils manqueraient tous de revenir chez nous, tellement que c’est là qu’il fait mieux vivre.

Béliard, donc.

C’est là que je suis né, c’est là que j’ai grandi. Promis. Juré. Appris. Aimé. Et c’est encore là que je vis au bonheur de ci-jourd’hui.
Entouré comme j’ai dit de bonnes gens biens à tous les coins de village et plus loin, en dehors, en chemins, passés les moulins, quelques joyeuses compagnies de brigandeurs pas si méchants qu’on ne le prétend, mêlées à des clans de vauriens à cœur vaillant. Béliard, ses environs, c’est ici enfin que l’Haliel, la belle et grande et douce Haliel-de-ma-vie, une nuit m’a dit : « oui ! », malgré que je sois comme on dit un sans-famille.
Bon mais vous savez quoi ? j’ai le ciel, j’ai la terre, j’ai toutes les rivières avec moi. Je connais par-ci des chemins bordés de menthe, de feuilles de tabac, de giroflées géantes. J’ai côtoyé mille bêtes et partagé le cresson des chamois. Je connais le nom secret de chaque frêne, et des mousses, et des lichens.
Tant qu’avec ou sans mère, dans le fond, et si jusque-là et par globalité la vie me sourit donc, je ne le dois avant tout qu’à la sympathie du vieux Tobby (le papa de… belle-Haliel, gérant de… l’Auberge du Chevalier Vigilant), à celle des Harels (des meuniers tout ce qu’il y a de plus charmants) et des adorables Greels, une famille modeste, mais généreuse.
Alors, oui, c’est sûr. Je suis né ici je sais pas quand ni où, mais fichtre pas tout seul. Pas tout seul, non. En fait dans mon enfance si je n’ai pas eu de mère, j’en ai eu plusieurs. Comme je n’ai certes pas reçu cette « bonne étoile » de naissance, mais l’harmonie superbe et fantastique des astres toute entière.

Je suis le fils naturel de l’air et du soleil, je suis le crépuscule du levant d’or et l’aube du couchant. Où les ennemis, par chez moi suivant qu’ils viennent, en sont raidis à l’aurore ou cuits, au ponant !
Tant que personne ne m’a appris à bien me tenir.
Personne ne m’a enseigné l’Art de bien parler, de bien chanter, de bien danser de bien roubler de bien mentir ni castagner ; et pourtant les gars, croyez-moi je sais, ça. Oh ça oui je vous le dis, malgré les embuches j’ai dans mes bottes des formules magiques de victoires sur la vie garanties.

A huit ans par exemple. Quand le fils Quintard me raillait comme quoi j’étais du « pur jus de bâtard des bois », comme quoi j’étais de ma propre chair le fruit d’une « saillie de brigands sur ma mère, plaquée qu’elle aurait été d’après ouïe contre le tronc d’un frêne par soir d’orages, avec des gars derrière qui se l’encrent à la chaine », ben je me suis mis à copiner avec la fille d’un forgeron. Où j’ai appris l’Art du feu et de ses gradations, jusqu’à l’obsession.
Après quoi je lui ai vite-fait ravaler ses insultes par brûlures, au Quintard. Tellement que je lui ai mis sur la peau, par petites touches de brindilles aussi ardentes qu’un chalumeau.
Ensuite, plus tard, avec des fleurs de bouillon blanc mêlées à du pois j’ai fait des torches, et je me suis baigné au poème de la grande aventure des Cavernes. Dans l’obscurité des grottes je rêvais de combats, de romances, de lumières. Je rêvais d’affronter une araignée-de-la-mort, une vraie, qu’elle soit Déesse mère ou progéniture prometteuse, Draws ou pas elle allait voir un peu comme avec ses propres fils de toiles je me sentirais, moi, de la cramer celle-là.
Je me voyais clairement lui mettre le feu aux pattes jusqu’à la faire danser la claquette à loisir sous des airs de flutes & autres lurettes cousues de rimes en ‘ir’ – lesquelles auraient été exclusivement composées par le brûlant de flammes aussi puissantes que personnelles, et totalement fantastiques.
Bon. Je pourrais continuer longtemps comme ça, hein, à vous la raconter sur Béliard et moi sans tricheries mais j’avoue, oui j’avoue subir depuis peu quelques petites ‘tracasseries’ de santé de vie.

Comme cette nuit dernière que je dormais rond et tranquille, où mes mains se sont brutalement gelées au point que je les aurais crues restées plaquées tout l’hiver sur le manchon du broyeur de grain à moudre des Harels, tellement qu’elles étaient raides. La force des douleurs me donne depuis des vertiges visuels aussi puissants qu’impromptus, qui m’obligent à me tenir absolument immobile n’importe quand que ça revient, voire même à me coucher volontairement contre un rebord de mur-porteur passées trois marches d’escalier gravies. Je note aussi, depuis lors, des frissons continus sous la chair bleuie du matin au soir, et des pics de fièvre perpétuelle qui montent en Everest à quarante, avant de retomber par vrac sous les minus trente. La vision floutée d’un monde brutalement hostile ; mon regard altéré par d’immenses hallucinations obsessionnelles suivies d’éclats de lumière-flash éblouissants – eux-mêmes suivis et bombardés de lourds voiles de gaz aveuglant. Un rythme cardio basé sur du 130  pulsations par secondes, et des syndromes d’étourdissements cérébraux, et des crispations de cerveau, et des distorsions de tympans – ceci après seulement quelques soirs de crèche en douce contre des ballots de paille et autres malles au grenier de l’Auberge du vieux Tobby…

Qu’est-ce qu’il m’arrive ?

Qu’est-ce qui m’arrive bon sang, ça je ne le sais pas.

Ce que je sais en revanche, de ma vie, c’est que je n’ai franchement pas toujours été comme ça.

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