Les Chroniques de Dessarin : « Si Loin de l’aube… », ou la complainte du Paladin

Ô Lumière, ô feu sacré du perpétuel Renouveau, ô Lathander, mon dieu au regard si beau et si clair, que suis-je devenu ?

Comment en suis-je arrivé à quémander ton aide comme un simple mortel vagissant et apeuré ? J’ai connu tous les matins du monde, et suivi les chemins de l’élévation, j’ai combattu aux côtés d’autres espèces, parfois d’amis ; pour de justes causes, j’ai fait chanter le fil de Lysil, mon arme sacrée, et réveillé Trinië ; j’ai sauvé des âmes qui avaient perdu le chemin de l’Aube, et j’ai appris à me départir de mon indifférence pour les civilisations éphémères. Oui, même celle des Nains. J’ai puisé dans ma foi en l’Olynduriel pour exorciser une princesse de Kalinoth qu’un esprit élémentaire avait corrompu. J’ai été maintes fois blessé dans ma chair, par toutes sortes de fers et de créatures répugnantes, mais une seule fois touché dans mon coeur, au plus profond de mon être, par l’assaut du LEEMOOGOOGOON, le Père des Profondeurs, un démon des neuf Enfers.

Mais cela a suffi pour révéler au grand jour mon extrême fragilité.

Il m’a entrainé si loin de l’Aube que mon âme s’est scindée.

Une partie de moi est morte, dans l’Ombreterre.

La meilleure, sans doute.

La plus noble.

Moi, Prince-héritier de la Couronne d’Eucarysthe, fils de Dame Méliel, petit-fils d’un roi assassiné, et suzerain des Îlots d’Or, devenu Paladin après avoir prêté serment devant le Deva, je me suis égaré et j’ai chuté si profondément dans la fange que j’ai commis l’irréparable : de l’autre côté des portes jonchées d’immondices de Gracklstugh, croyant sauver un monarque en péril, j’ai pris la vie, d’un geste hautain, à des insectes purulents aux esprits lents, engoncés dans leur carcan des règles rigides et dérisoires, qui peuplent les profondeurs, et s’y agitent, comme les monstres de l’Ide rôdent dans mon inconscient. Paladin de profession, il m’eût fallu les assister de mon bras, voire les protéger de mon courroux légitime. Au lieu de cela, je les ai moissonnés comme le ferait un vulgaire orque éructant sa haine de la vie et de la lumière pour mieux répondre à l’ost écarlate d’un nécromant. Et, tout au fond de moi, bien que criblé de lances, et saignant de cent blessures, j’aurais pu continuer à les tuer tous, tant ils ne m’étaient rien. Si je l’avais pu, j’aurais tué même ce monarque ridicule qui geignait comme un enfant puni.

En fait, je crois que je voulais mourir.

Me voilà, à présent, seul, dans une cellule si étroite que je ne peux m’y mettre debout, ni étendre les bras. Je suis séparé de mes compagnons par des murs bien plus élevés et infranchissables que ces pierres moussues qui suintent d’une humidité malsaine ; des murs de ressentiment justifié. Car ces compagnons que j’entends gémir, sans aucun doute, me haïssent autant que ce peuple de profondeurs que nous avons dérangé ; j’attends mon jugement et mon exécution sommaire. Je l’attends passivement, alors que d’un geste, que j’ai appris de mon propre Grand-Père, sans utiliser aucune arme, je pourrais mettre fin à mes jours dans la dignité, après avoir effacé ma mémoire afin que nul mage ne puisse la souiller après mon départ. C’est une technique ancestrale des Elfes de l’Aube, et une vérité insupportable pour ceux qui s’accrochent à la vie comme des parasites à un animal qu’ils indiffèrent.

Seuls les quasi-immortels savent mourir comme il se doit.

Je ne sais ce qui me retient.

J’aimerais croire que c’est l’espoir de sauver mes compagnons, mais je ne crois pas à la rédemption. Lathander n’est pas venu et cette sanction est la plus terrible de toutes. Il me punit, par son silence, de cette faiblesse qui m’a fait dévoyer si loin des rivages dorés de ma jeunesse, et de mes devoirs familiaux, il y a bien plus de cent années. Je regarde mes mains, jadis fines et blanches, aujourd’hui sales et calleuses. Ces mains destinées à tenir un sceptre, et dans lesquelles je tiens, en ce moment même, la Pierre de Communication.

Oui, ces abrutis de miliciens gracklstughiens n’ont même pas pris la peine de me la prendre, croyant qu’il ne s’agissait là que d’un objet de culte.

Je pourrais adresser un message à Revock d’Eauprofonde.

Mais pour lui dire quoi, au juste ?

« Si loin de l’Aube… »

 

 

 

 

 

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