De retour de Lucca Comics & Games 2018

Certains de nos lecteurs ont probablement découvert comme moi le jeu de rôle grâce à la célèbre boîte rouge de Donjons & Dragons, le Basic set compilé par Frank Mentzer. Or, à l’époque, dans les boîtes et les suppléments D&D il y avait plein de publicités pour la RPGA (Role-Playing Game Association) fondée en 1980 par le même Mentzer – laquelle a aujourd’hui laissé la place à la D&D Adventurer’s Guild – et la GenCon. Enfant, je rêvais de pouvoir me rendre un jour dans le Wisconsin et, plus précisément, à Lake Geneva pour participer à cette incroyable rencontre de passionnés. Depuis la GenCon a déménagé à Indianapolis et je lorgne plutôt sur la GaryCon qui se déroule, elle, encore sur les terres natales de notre hobby. 

LuccaC_G_2018-Made-in-Italy-Poster-GIF-LIGHTPourtant, il faut savoir que l’une des plus grandes conventions au monde, avec près de 60.000 visiteurs uniques par jour se déroule de notre côté de l’océan, dans une magnifique ville médiévale de la Toscane. Je parle naturellement de Lucca Comics & Games. Cette année, j’ai pu prendre quelques jours de vacances en famille et nous en avons profité pour visiter la Toscane et passer une journée entière au festival.

Heureusement, j’avais un tout petit peu préparé ma venue, ce qui m’a permis de ne pas repartir avec une énorme frustration, faute de n’avoir pu qu’effleurer la masse incommensurables de propositions. Cette année, le festival accueillait plusieurs invités d’honneur m’intéressant : Douglas Niles, Leiji Matusmoto et Francesco Nepitello.

Rencontre avec Douglas Niles

IMG_4977Douglas Niles a connu les véritables origines de notre jeu de rôle préféré. Pour la petite histoire, alors que Niles était professeur d’Anglais au lycée, il eut la chance d’avoir dans sa classe une élève un peu particulière : Heidi Gygax ! La jeune fille lui dit un jour qu’elle avait un mot dans le cahier de liaison l’autorisant à être absente l’après-midi car elle devait être interviewée par le magazine People. Cela ne manqua pas de piquer la curiosité de Niles qui lui demanda pourquoi People s’intéressait à elle…

Sa réponse fut candide : « Parce que mon papa a créé Donjons & Dragons ».

Pour se faire pardonner son absence, elle eut la délicatesse de lui offrir un Basic Set. C’est ainsi que Douglas Niles découvrit le jeu sur lequel il allait exercer une énorme influence après avoir été embauché, quelques temps plus tard, par TSR.

Qu’il suffise de rappeler quelques modules mythiques :

B5 Horror on the Hill

X3 Curse of Xanathon

CM1 Test of the Warlords et CM3 Sabre River

ou encore sa participation à l’équipe de créateurs réunis autour de Tracy Raye Hickman pour DragonLance. Au-delà de ses contributions générales à la construction de la saga, nous lui devons les modules DL2 Dragons of Flame, DL6 Dragons of Ice, DL9 Dragons of Deceit, DL11 Dragons of Glory, DL14 Dragons of Triumph (c’est-à-dire le module qui achève la campagne),

enfin, des suppléments comme le Dungeoneer’s Survival Guide.

Tout cela sans compter les 30 romans qu’il a publiés (Douglas Niles a notamment été l’auteur du premier roman écrit dans l’univers des Royaumes Oubliés).

Niles est resté lié à beaucoup d’anciens de TSR. Il a ainsi participé à l’univers dû à l’imagination de l’immense Larry Elmore : Sovereign Stone (qui, après une première adaptation à Pathfinder est actuellement en cours d’adaptation pour le système Savage Worlds) en écrivant plus particulièrement le supplément Old Vinnengael : City of Sorrow.

Douglas Niles était présent pour venir à la rencontre des fans et animer le tournoi de jeu de rôle ayant pour objet… le mythique module Tomb of Horrors.

Difficile de dire les émotions qui me traversaient alors que j’attendais patiemment mon tour pour le rencontrer. J’étais précédé par d’autres rôlistes de l’ancienne école, chargés de modules DragonLance encore précieusement conservés qu’ils voulaient faire signer par le maître. J’ai découvert une personne d’une extrême courtoisie et humilité, très disponible. Quelle émotion d’échanger quelques mots avec lui et sa charmante épouse (pour tous les deux il s’agissait de la première fois qu’ils visitaient la Toscane) et de constater qu’ils étaient les premiers à être surpris par l’impact de son oeuvre sur tant de fans après plus de trente ans.

L’un des meilleurs moments de cette rencontre aura été son épilogue. Après avoir pris congés de Douglas Niles, des jeunes de 18-20 ans sont venus me voir pour me demander “Mais qui est cette personne ?”. Ils voyaient bien les regards voilés de ceux qui repartaient. Je leur ai donc expliqué son parcours et les ai vus prendre conscience qu’ils avaient la chance de rencontrer une véritable légende (ou peut-être encore plus attendris à la vue d’un vieux rôliste partageant sa vision de l’un de ses héros). La relève est-elle assurée ? Je le pense.

Le Fléau du Giltshire

img-181104185211-0001 copyDepuis plusieurs années, les organisateurs de Lucca Comics & Games invitent des grandes figures de l’âge d’or du jeu de rôle. Chaque année, cet invité se voit demander une faveur : écrire une aventure originale destinée exclusivement aux participants du festival. Douglas Niles aussi a accepté de se plier à cet exercice, honoré semble-t-il qu’on lui demande de redevenir à nouveau, après tant d’années, concepteur d’un scénario jeu de rôle. J’ai fait l’acquisition de l’aventure de cette année : Il Flagello del Giltshire (Le Fléau du Giltshire).

Au début lorsque j’ai commencé à la feuilleter, j’ai éprouvé une certaine mélancolie. La mise en page, l’absence d’illustrations à l’intérieur du module… elle paraissait une relique ou un appel à la nostalgie. Tant de choses ont changé depuis trente ans. Nous sommes désormais habitués à des productions bien différentes, où l’imagination est solidement soutenue par un travail éditorial et de direction artistique significatif.

Mais les personnages pré-tirés, le charme des cartes dressées à la main par Niles lui-même (qu’il a tenu à annoter directement en Italien), m’ont incité à la lire attentivement. Il s’agit d’une aventure pour D&D BECMI pour des personnages de niveau 5-7 qui semble parfaite pour une utilisation en convention ou encore en one-shot de 4-6 heures. L’intrigue est assez simple : les personnages sont tous originaires d’un royaume qui vient d’être occupé par un monstre très puissant (le fléau du titre). Pour des raisons propres développées dans chaque fiche de personnage, les héros reviennent délivrer leur contrée natale.

L’aventure se caractérise par un grand équilibre entre rôle-play (surtout dans la partie initiale), exploration et combat. Le soin porté aux fiches de personnages est remarquable : ces fiches donnent une véritable profondeur à chaque personnage tout en distillant des indices qui permettront à chacun de briller au cours de l’aventure (connaissance de certains secrets, liens avec certaines puissances susceptibles de fournir une aide précieuse, etc.). Ce que j’ai trouvé formidable c’est que, non seulement plus j’avançais dans ma lecture et plus j’avais envie de la faire jouer, mais que cela m’a donné envie d’écrire moi-même une aventure. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Le Fléau du Giltshire m’a conduit à remonter le temps, à l’époque où, enfant, j’imaginais des aventures en dressant le croquis d’une simple carte de donjon. Quelle sensation d’éprouver à nouveau cet émerveillement. Merci M. Niles !

Trop de choses à voir !

Très honnêtement, lorsque j’avais acheté nos places sur le site de l’événement et malgré le programme faisant plusieurs dizaines de pages, je n’avais pas mesuré l’énormité de l’événement. Il faut dire que ma seule expérience analogue en la matière se limite au Festival International des Jeux qui se tient chaque année à Cannes (généralement aux alentours de la Saint Valentin mais pas en 2019). Mais le FIJ, qui peut nous paraître énorme n’a rien de comparable avec Lucca. Toute une ville parcourue de fanatiques de jeu et de bande dessinées, des pavillons à n’en plus finir… bref, tellement de choses à voir qu’il faudrait compter à mon sens au moins trois journées pleines pour en profiter véritablement. A noter pour les non-italophones que beaucoup d’événements se déroulent en Anglais. J’ai d’ailleurs croisés de très nombreux étrangers. Et beaucoup de cosplayers.

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Comme je n’avais qu’un seul jour à disposition, j’avais dû mettre un croix sur la rencontre avec Leiji Matsumoto, l’auteur de Capitaine Albator (Captain Harlock hors de l’Hexagone) ou de Galaxy Express 999. De même je savais que je ne pourrais pas rencontrer Francesco Nepitello qui n’arrivait sur le festival qu’en fin de semaine. De Nepitello j’admire surtout le travail pour The One Ring et Adventures in Middle Earth (que les Compagnons ont testé fin 2017). Mais j’ai quand même pu me procurer le Quickstarter en version imprimée de  Lex Arcana. Sa sortie était une exclusivité pour Lucca Comics & Games.

Ma dernière impression marquante restera celle de la force de la scène indie italienne. La santé du hobby en Italie semble remarquable avec de très nombreux éditeurs présents : il faut imaginer que pour cette édition 2018, 200 nouveaux jeux ont été lancés à Lucca Comics & Games (jeux de rôle et jeux de plateaux confondus). Et tout un pavillon était consacré aux créateurs de jeu de rôle indépendants.

Enfin, j’ai été très surpris de voir que le marché de la traduction se porte extrêmement bien. Outre une grande partie de la production de Monte Cook Games, tous les grands classiques sont accessibles dans la langue de Dante, ce qui en facilite grandement la diffusion. Ainsi, sans avilir les accomplissements remarquables des Editions Sans-Détour et leur partenariat fructueux avec les passionnés du site Trouver Objet Caché, j’avoue avoir été heureux de voir traduite la 7e édition de l’Appel de Cthulhu dans sa superbe version couleur accompagnée des premiers suppléments (notamment Pulp Cthulhu et la campagne The Two Headed Serpent). De même pour Trail of Cthulhu, où même la campagne Eternal Lies – que certains comparent aux Masques de Nyarlathotep – est déjà traduite.

Game_List_LovecraftesqueA noter dans cette déferlante de jeux d’inspiration lovecraftienne que le prix du meilleur jeu de rôle a été attribué à la version italienne de Lovecraftesque. Il s’agit d’un jdr narrativiste se jouant sans maître de jeu. Les joueurs sont amenés à construire ensemble l’expérience épouvantable à laquelle ils ont été confrontés. Les mécaniques de jeu m’ont vraiment intrigué. Et la version offerte à Lucca présentait quelques spécificités : ainsi les pages avaient été sur-imprimées avec une encre spéciale révélant ses secrets uniquement grâce à la torche à ultraviolets offerte. Du coup, avec cette torche, au texte imprimés à l’encre normale s’ajoutent des motifs inquiétants, des photos d’asiles psychiatriques, etc. Un jeu dans le jeu, en somme.

Vivement l’année prochaine pour l’édition 2019 !

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