Essai : Luchadores

Ah Luchadores ! Voilà un jeu de rôle pour lequel j’éprouve une affection toute particulière. J’en avais entendu parler dès sa sortie, à l’époque où le groupe d’auteurs mené par Julien Heylbroek travaillait encore avec l’éditeur Pulp Fever. Mais à mon grand désarroi, le magasin où je m’approvisionne régulièrement pour mes jeux de rôle m’avait annoncé qu’il n’y avait pas de commande possible dans l’immédiat car l’éditeur n’acceptait les envois qu’à partir d’un certain nombre d’exemplaires commandés. En clair, il fallait que j’espère que d’autres passionnés comme moi souhaitent acheter le jeu et que l’on atteigne une masse critique suffisante.

Je m’étais donc inscrit comme proposé et pendant quelques semaines j’avais régulièrement relancé le magasin pour savoir si, enfin, Luchadores allait arriver dans notre ville.

Quelques temps après, je m’étais résigné à acheter l’ouvrage directement sur le site de Pulp Fever mais seuls quelques exemplaires abîmés par un dégât des eaux étaient encore disponibles. Mon côté amateur de beaux livres m’avait alors empêché de m’offrir un ouvrage déjà abîmé et ce malgré la remise très attractive que l’éditeur proposait.

Peu de temps après, je découvrais que Pulp Fever avait fermé juste après la publication de Cobra – Le Jeu de rôle. Cette cessation d’activité sonnait le glas de toute possibilité d’une escapade dans l’Espirale Grande, le marché de l’occasion étant totalement inexistant pour ce type de jeu.

Quel ne fut mon plaisir de découvrir quelques années plus tard que Luchadores avait trouvé un nouvel éditeur : Editions OVNI, lequel de surcroît allait sortir une version totalement revue (dite Rumble Edition) et étoffer la gamme en proposant un écran du maître de jeu et un recueil d’aventures. Inutile de le dire : je n’ai pas attendu longtemps et, me souvenant de mes déconvenues dues à mes hésitations antérieures, j’ai acheté le manuel de base sur leur boutique en ligne.

Première excellente surprise : j’ai reçu l’ouvrage en 48 heures, bien emballé. J’étais fin prêt à enfiler mon masque de luchador.

L’univers

L’univers de Luchadores pourrait dérouter de nombreux rôlistes et même conduire certains à ne pas le prendre en considération. Ce serait une très grave erreur. Luchadores est le fruit d’un amour, pur et inconditionnel, pour tout un filon de films et d’histoires que l’on regroupe généralement dans le genre luchaxploitation et qui a connu son âge d’or au cours des années 60-70. Ces films, souvent produits au Mexique, mettent en scène des luchadores, c’est-à-dire des lutteurs de catch (lucha libre) qui, tels des super héros, déjouent les plans maléfiques de vilains ô combien retors. Ces héros du ring le jour (enfin, souvent le soir…), adulés par les femmes et jalousés par les hommes, se transforment donc en héros tout court la nuit.

Pour s’accorder un espace de liberté, les auteurs ont choisi de placer l’action dans un archipel imaginaire : Los Murcielagos et à conserver pour décor les années 60-70, lesquelles offrent de nombreuses possibilités scénaristiques. Los Murcielagos se caractérise par l’existence d’une anomalie géophysique, l’existence de l’Espirale Grande, sorte d’énorme vortex qui recrache régulièrement des monstres tirant leurs pouvoirs de gemmes incrustées dans leurs corps. Or ces monstres sont presqu’invulnérables aux armes blanches et aux armes à feu. Seules des prises de soumission savamment orchestrées permettent d’épuiser leur vigueur et de leur arracher les gemmes en question. Voilà donc où entrent en scène les luchadores éponymes.

Ces luchadores ne sont pas des lutteurs ordinaires. Chacun d’entre eux a été aussi retrouvé en mer et, après avoir revêtu son masque dont le motif est unique, s’est vu doté de pouvoirs mystiques lui permettant de s’ériger en dernier rempart contre l’Espirale Grande et ses séides. Les luchadores rejoignent alors l’Arena et son organisation, analogue au S.H.I.E.L.D. de Marvel où, placés sous l’autorité de Ultimo Cerebro (le chef scientifique), Ultimo Mistico (le chef spirituel) et Ultimo Titan (le chef opérationnel), ils organisent leurs expéditions.

Dans un décor aussi généreux en opportunités (et parfaitement développé dès le livre de base), les missions possibles pour nos luchadores n’ont de limites que l’imagination du Maître de jeu. Car outre les monstres de l’Espirale Grande, les anomalies de la zone de Los Murcielagos attirent toutes sortes d’antagonistes : momies, savants fous nazis, loups garous ou encore petits hommes gris ! Autant dire que si vous aimez l’action, il y aura certainement un scénario de luchadores pour vous. Si vous hésitez, je vous invite à vous offrir l’une des aventures de Green Tiburon publiées sous la forme de fascicules par Julien Heylbroeck chez Le Carnoplaste. Tout simplement jubilatoires !

L’objet livre

Le manuel de base (et en fait toute la gamme) de Luchadores est publié dans un format sensiblement plus réduit que le format A4 / US Letter auquel les rôlistes sont généralement habitués, un format se rapprochant plus du mook qui fait depuis un moment les jours heureux des hommes en noir de Black Book Editions. La couverture est couleur et l’intérieur en noir et blanc, à l’exception d’un insert en couleur comportant diverses illustrations de Willy Favre, complice de toujours de Heylbroek (on pense notamment à l’excellente gamme de La Brigade Chimérique parue chez Sans-Détour et sur laquelle je reviendrai à l’occasion d’un prochain billet).

La mise en page est très belle, le tout est très lisible et c’est un réel plaisir de tenir entre les mains un petit – mais bien épais – manuel que l’on peut amener partout (et que l’on prend plaisir à amener partout, ne serait-ce que pour parcourir ses pages écrites avec une prose savoureuse et parfaitement appropriée). Il faut dire aussi que la relecture a été très efficace, très au-dessus de la moyenne de nombreuses productions actuelles. En fait, je n’ai à cet égard qu’un seul regret : que l’une des rarissimes coquilles de ce manuel se trouve justement en quatrième de couverture, là où elle est balancée aux yeux de tous. Mais que cela ne dissuade personne : le manuel est TRÈS bien rédigé.

Tout transpire un amour sincère pour cet univers. Ce qui m’amène à mettre en évidence un point très important : Luchadores n’est pas un jeu parodique. L’univers est certes over the top mais c’est un univers présenté avec sérieux et avec la sérieuse volonté de permettre un embarquement non pas simplement pour des one-shots mais aussi pour de véritables campagnes. D’ailleurs la manuel de base comprend lui-même une campagne permettant de se mettre immédiatement dans le bain.

Mais n’ayez crainte, si vous vous sentiez un peu intimidés, OVNI Editeur a eu la bonne idée de ressortir une compilation des scénarios publiés à l’époque de la première édition dans divers magazines. Ainsi il est très facile de disposer d’une palette d’aventures pour combler les goûts de toutes les tables.

Le système de jeu

Luchadores se joue uniquement avec des d6 (prévoyez 10 dés pour être tranquilles). Chaque personnage est décrit à travers des caractéristiques notées en d6 de 1 à 6. Ainsi, un score de 1 est faible alors qu’un score de 5 correspond à un niveau exceptionnel et un score de 6 au meilleur (ou à la meilleure) du monde. Les caractéristiques sont les suivantes :

  • Rudo : le Rudo représente la force brute du PJ, sa puissance physique totale. A D&D, il correspond à la caractéristique Force ;
  • High-Fly : le High-Fly correspond à l’agilité, la mobilité et la souplesse, et relève ainsi du concept de Dextérité (mais ce n’est pas la seule caractéristique à cet égard) ;
  • Tecnico : le Tecnico correspond à l’aisance technique, à l’adresse du personnage. Ainsi le Tecnico aussi relève du concept de Dextérité ;
  • Hardcore le Hardcore mesure l’endurance, la résistance, en un mot la Constitution ;
  • Dirty : le Dirty représente l’Intelligence, la ruse, la perspicacité et la perception du PJ ;
  • Showman : le Showman représente le style, l’apparence, la présence du luchador. Il correspond donc à la notion de Charisme.

De plus, chaque PJ est doté d’un Tiki (ses points de vie) et d’un Momentum (une réserve qui lui permet de disposer d’un bonus au jet ou encore d’infliger des dégâts supplémentaires, etc.).

Sur cette base, chaque luchador a aussi un Alignement et un Gimmick, c’est-à-dire un trait de caractère qui permet une meilleure interprétation du personnage (on pense ici au Drive dans le système GUMSHOE). De plus, il présente aussi un Ascendant (sorte d’ennemi favori comme les rôdeurs de D&D) et un Point faible (ici le luchador est en difficulté contre un certain type d’ennemi). Chaque PJ a des Manoeuvres, chacune dépendant d’une caractéristique et notée comme elles de 1 à 6, correspondant à un mouvement de lutte et une Signature, c’est-à-dire un enchaînement particulièrement destructeur qui lui est propre ainsi qu’un Finisher, le coup final qui normalement achève les opposants les plus coriaces. Pour les plus chevronnés, des spécialités aussi peuvent être choisies afin de mieux encore affiner la dynamique des combats et la propulser plus loin. Enfin, un luchador a une Vocation (une sorte de profession large comme commerçant ou encore juriste) et une Storyline.

Concrètement, à Luchadores on lance les d6 et l’on compte le nombre de doubles. Ce nombre correspond aux Réussites alors qua la valeur affichée par le dé correspond à la Puissance. Ainsi trois dés qui affichent le chiffre 4 s’analysent en 3 Réussites de Puissance 4.

Pour une action ordinaire, le MJ détermine le degré de difficulté d’une action (de 1 à 6) et le joueur lance autant de dés que la somme de la Caractéristique concernée, additionnée éventuellement au score dans la Vocation. Imaginons ainsi qu’un luchador veuille crocheter une serrure : le MJ, constatant qu’il s’agit d’une vieille serrure pas très complexe, fixe le degré de difficulté à 2 et le joueur lance autant de dés que son score de Tecnico ajouté éventuellement à son score de Malfaiteur.

Lors d’un combat, les choses se corsent. Ici le joueur doit construire une prise en ajoutant les manoeuvres qu’il entend effectuer. Son Jet d’attaque correspond à son niveau dans la première Manoeuvre auquel s’ajoutent autant de d6 que le nombre total de Manoeuvres composant la prise. Cette mécanique simple est particulièrement bien pensée pour pousser à imaginer d’enthousiasmantes successions de prises, étant précisé qu’une économie générale se met en place à travers le Tiki et le Momentum.

A la table de jeu

Les Compagnons ont déjà joué deux fois à Luchadores et je pense pouvoir dire que cela reste l’une de nos meilleures expériences en one-shot. Le système est très fluide pour les parties d’investigation même s’il requiert parfois que le MJ joue d’astuce. Je ne me suis pas amusé à dresser des tables de probabilités mais je pense que, très souvent, le niveau de difficulté des jets de caractéristique est un peu élevé, ce qui peut conduire à complexifier certaines enquêtes si les joueurs accumulent quelques jets malheureux.

Mais cette faiblesse relative peut être facilement réglée. Soit en diminuant parfois le niveau de difficultés ou encore en admettant qu’un échec n’est pas un véritable échec mais une réussite avec une complication ou à un prix (à la système FATE ou encore Cypher System), soit en admettant que lorsqu’il s’agit de découvrir des indices, l’utilisation de la compétence adéquate permet une réussite automatique (à la GUMSHOE). Personnellement, j’adhère assez à cette deuxième approche car je crois intimement que dans un jeu d’investigation (ou un jeu où l’investigation revêt une importance significative), le plaisir ne vient pas de la découverte ou non des indices (combien de parties de l’Appel de Cthulhu peuvent dérailler en raison de quelques malheureux jets de Bibliothèque) mais bel et bien de l’interprétation de ces indices. Maintenant je pense que la première solution fonctionne très bien aussi et, je dois l’avouer, il m’arrive d’y avoir recours aussi à ma table pour créer de la tension dramatique tout en permettant au scénario d’avancer.

Non, là où Luchadores brille vraiment, ce sont les scènes d’action et, plus particulièrement, les combats. Pour vous donner un exemple, aucun joueur ou presque à notre table ne connaissait bien le catch avant notre première partie et, encore moins, n’était capable de citer des noms de prises. Pourtant, après quelques minutes à peine tout le monde s’amusait à décrire des enchaînements élaborés permettant d’augmenter le nombres de dés de sa réserve. C’est aussi simple que cela. Alors oui, les ignares pourront rejoindre sans difficultés à leur table les fans de catch qui, eux, trouveront un véhicule exceptionnel à l’expression de leur passion.

Voilà un système de jeu véritablement facile à appréhender mais qui permet, à ceux qui le souhaitent, de parvenir à un niveau de complexité exceptionnel et ce tout en restant vraiment amusant à jouer (ce qui, me semble-t-il, est quand même essentiel).

Conclusion

Luchadores m’avait intrigué lorsque j’en avais entendu parler la première fois. Sa lecture m’a séduit et l’avoir joué avec les Compagnons m’a complètement conquis. Si en plus je vous dis que OVNI Editeur vient de baisser globalement le prix sur toute sa gamme (jeu de rôle et fiction) tout en garantissant le montant initial des droits d’auteurs, je crois qu’il n’y a plus aucune raison d’hésiter. Cap sur Los Murcielagos ! Vous ne le regretterez pas.

Toutes les images (c) OVNI Editeur

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